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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Est-ce que le destin est réellement quelque chose qui existe ?

Objections :

1. Il semble que le destin n’existe pas réellement car saint Grégoire [Homélie 10 sur l’Évangile] dit, dans une homélie de l’Épiphanie : « Que les cœurs des fidèles s’abstiennent de dire que le destin est réellement quelque chose ».

2. Par ailleurs, les choses qui sont accomplies par le destin ne sont pas imprévues parce que, comme le dit saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 5, ch. 9] « nous comprenons que le terme destin (fatum) vient de dire (fari), c’est-à-dire de ce qui est exprimé par la parole », de telle manière que l’on dit que les choses réalisées par le destin sont celles qui ont été prédites à l’avance par celui qui les détermine. Or, les choses qui sont prévues ne sont ni fortuites ni le fruit du hasard. En conséquence, si les choses étaient conduites par le destin, le hasard et la fortune seraient absents des choses.

Cependant :

Ce qui n’existe pas ne peut être défini. Or, Boèce [De la Consolation, L. 4, prose 6] définit le destin lorsqu’il dit : « Le destin est une disposition inhérente aux choses mobiles par laquelle la Providence soumet toute chose à ses ordres ». Le destin est donc quelque chose qui existe.

Réponse :

Dans les choses inférieures, certaines semblent procéder de la fortune ou du hasard. Cependant, il est possible parfois qu’une chose, si on la rapporte à ses causes inférieures, soit fortuite ou provienne du hasard, mais qu’elle se trouve à être en elle-même intentionnelle si on la rapporte à une cause supérieure. Par exemple, si deux serviteurs d’un même maître sont envoyés par lui en un même lieu, sans qu’ils sachent que l’autre aussi y est envoyé, la rencontre des deux serviteurs sera fortuite si on la rapporte seulement à ces serviteurs puisqu’elle se produit en dehors de leur intention ; mais si on la rapporte au maître qui l’a organisée à l’avance, cette rencontre ne sera plus fortuite mais intentionnelle en elle-même.

Il s’est donc trouvé des penseurs qui n’ont pas voulu ramener à une cause supérieure les choses fortuites qui se produisent chez les êtres inférieurs et qui ont donc été conduits à nier le destin et la Providence, comme le rapporte saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 5, ch. 9] au sujet de Cicéron. L’opinion de ces penseurs est donc contraire à ce que nous avons dit précédemment [q. 22, art. 2] au sujet de la Providence.

Mais d’autres penseurs ont voulu ramener à une cause supérieure, c’est-à-dire aux corps célestes, toutes les choses fortuites qui se produisent chez les êtres inférieurs, soit dans les choses naturelles, soit dans les choses humaines. Selon eux, le destin n’est rien d’autre qu’une disposition des astres par laquelle chacun a été conçu ou est né, comme le rapporte saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 5, ch. 1, 8, 9]. Mais cette position est inadmissible pour deux raisons. Premièrement, par rapport aux choses humaines car nous avons déjà montré [q. 115, art.4] que ce n’est qu’indirectement et par accident que les actes humains sont soumis à l’action des corps célestes. Or, une cause fatale, puisqu’elle détermine les choses qui se réalisent par le destin, doit être directement et par elle-même la cause de ce qui est réalisé.

Deuxièmement, par rapport à toutes les choses qui se produisent par accident. En effet, nous avons dit plus haut [q. 115, art. 6] que ce qui se produit par accident n’est ni proprement un être, ni proprement un. Or, l’opération de toute nature se termine à quelque chose d’un. Il s’ensuit qu’il est impossible que ce qui existe par accident soit, par lui-même, l’effet d’un principe naturel actif. Donc, aucune nature ne peut par elle-même faire que celui qui cherche à creuser une tombe trouve un trésor. Or, il est manifeste qu’un corps céleste agit à la manière d’un principe naturel et c’est pourquoi ses effets en ce monde sont naturels. Il est donc impossible que la puissance active d’un corps céleste soit la cause des choses qui se produisent ici-bas par accident, soit par hasard, soit par bonne fortune.

Et c’est pourquoi il faut dire qui se produisent ici-bas par accident, soit dans les choses naturelles, soit dans les choses humaines, se ramènent à une cause prédéterminante qui est la Providence divine. En effet, rien n’empêche que ce qui est par accident soit pris comme étant un par une intelligence, autrement l’intelligence ne pourrait former cette proposition : « celui qui creuse un tombeau trouve un trésor ». Et tout comme l’intelligence peut comprendre cela, de même il peut l’accomplir : par exemple, si quelqu’un sait en quel lieu se trouve un trésor caché, il peut amener un travailleur qui ignore cela à creuser la tombe. Par conséquent, rien n’empêche que les choses qui se produisent ici-bas par accident, qu’elles soient fortuites ou l’effet du hasard, se ramènent à une cause qui les détermine et qui agit par intelligence, surtout s’il s’agit de l’intelligence divine. Car Dieu seul peut modifier la volonté, comme nous l’avons établi précédemment [q. 105, art. 4 ; q. 106, art. 2 ; q. 111, art. 2]. Par conséquent, l’ordonnance des actes humains, dont le principe est la volonté, ne doit être attribuée qu’à Dieu.

Donc, en tant que tout ce qui se produit ici-bas est soumis à la Providence divine qui les pré-ordonne et les prédit en quelque sorte, il est permis d’admettre le destin. Néanmoins, les saints Docteurs ont refusé de se servir de ce terme à cause de ceux qui en usaient abusivement pour signifier par ce terme la puissance qu’ils attribuaient à la position des astres. C’est ce qui a fait dire à saint Augustin [La Cité de Dieu, L. 5, ch. 1] : « Si quelqu’un attribue au destin les choses humaines en signifiant par le nom de destin la volonté ou la puissance de Dieu, qu’il conserve cette pensée mais modifie son langage ». C’est en ce sens que saint Grégoire a nié l’existence du destin comme étant attribué à la position des astres.

Solutions :

1. Ce que nous venons de dire répond à la première objection.

2. Il faut dire en deuxième lieu que rien n’empêche que ce qui est fortuit ou l’effet du hasard par rapport à ses causes prochaines ne le soit pas par rapport à la Providence divine. C’est ce qui fait dire à saint Augustin [Les Quatre-vingt-trois Questions, q. 24] que rien ne se produit par hasard dans le monde.