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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 7 — L’âme est-elle de même nature que l’ange ?

Objections :

1. Tout être est orienté à sa fin par la nature de son espèce, qui lui donne une inclination vers cette fin. L’âme et l’ange ont une même fin, la béatitude éternelle. Ils sont donc de la même espèce.

2. La dernière différence spécifique est la plus parfaite dans l’être, car c’est elle qui achève l’essence de l’espèce. Mais rien n’est plus parfait dans l’ange et dans l’âme que l’être intellectuel. Ils ont ainsi même différence spécifique, ils sont donc de même espèce.

3. L’âme ne paraît différer de l’ange que par son union au corps. Celui-ci n’est pas une partie de l’essence de l’âme ; il n’appartient donc pas à son espèce. Par conséquent l’âme et l’ange sont de même espèce.

En sens contraire :

Les êtres dont les activités propres sont différentes appartiennent à différentes espèces. C’est le cas pour l’âme et pour l’ange. D’après Denys : " Les esprits angéliques possèdent une intelligence simple et heureuse, parce qu’ils n’empruntent pas au monde visible leur connaissance de la divinité. " Il affirme ensuite le contraire au sujet de l’âme humaine. L’âme et l’ange n’appartiennent donc pas à la même espèce.

Réponse :

Origène admettait l’identité d’espèce pour les âmes humaines et pour les anges ; car il ne reconnaissait qu’une différence accidentelle dans leur degré de perfection, causée, comme on l’a dit précédemment, par leur libre choix.

Mais cela est impossible, parce que les substances incorporelles ne peuvent se distinguer numériquement les unes des autres sans une différence d’espèce et sans une inégalité naturelle. N’étant pas composées de matière et de forme, mais étant formes subsistantes, elles devront se distinguer par l’espèce. Il est inconcevable qu’une forme séparée ne soit pas unique en chaque espèce. S’il y avait une blancheur séparée de tout sujet, elle serait nécessairement unique ; ainsi telle blancheur ne se distingue de telle autre que parce qu’elle se trouve en tel ou tel sujet. La diversité dans l’espèce est toujours accompagnée d’une inégalité naturelle.

Ainsi, parmi les espèces de couleurs, l’une est plus parfaite que l’autre, et il en est de même ailleurs. La raison en est que les différences qui divisent le genre sont des contraires ; or les contraires ont entre eux le rapport du parfait à l’imparfait, car " le principe de l’opposition par contrariété, c’est la privation et la possession ", selon Aristote.

La conséquence serait la même si les substances incorporelles étaient composées de matière et de forme. Pour distinguer telle matière de telle autre, ou bien il faudra que la forme soit principe de distinction pour la matière ; c’est-à-dire que les matières seront diverses par leur relation à diverses formes, et alors il y aura encore une diversité d’espèce et une inégalité naturelle. Ou bien il faudra que la matière soit le principe de distinction des formes, et dans ce cas une matière ne se distinguera d’une autre que d’après les divisions de la quantité ; mais on n’en trouve pas dans les substances incorporelles telles que l’ange et l’âme. Il est donc impossible que l’ange et l’âme soient de même espèce. On montrera plus loin comment les âmes humaines sont plusieurs en une seule espèce.

Solutions :

1. Cet argument considère la fin prochaine et naturelle d’un être, alors que la béatitude éternelle des esprits est une fin dernière et surnaturelle.

2. L’ultime différence spécifique est la plus parfaite dans l’être, parce qu’elle est la plus déterminée, à la manière dont l’acte est plus parfait que la puissance. Mais " intellectuel " n’est pas ce qu’il y a de plus parfait en ce sens ; car c’est un indéterminé et un universel par rapport à de nombreux degrés d’intellectualité, de même que " sensible ", par rapport aux nombreux degrés de l’être sensible. En conséquence, puisque les êtres sensibles n’appartiennent pas tous à une même espèce, pas davantage tous les êtres intellectuels.

3. Le corps ne fait pas partie de l’essence de l’âme, mais l’âme est, par son essence, apte à être unie au corps. Aussi n’est-ce pas l’âme, à proprement parler, qui appartient à l’espèce, mais le composé. Et le fait même que l’âme, en quelque façon, ait besoin du corps pour agir montre qu’elle est une nature intellectuelle d’un degré inférieur à celui de l’ange, lequel n’est jamais uni à un corps.