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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 6 — L’âme humaine est-elle incorruptible ?

Objections :

1. Les êtres qui ont même origine et même développement doivent avoir une fin semblable. Hommes et bêtes ont même origine, puisqu’ils viennent de la terre. Et le développement de leur vie est identique : car, selon l’Ecclésiaste (3, 19), " tous les vivants ont le même souffle, et l’homme n’a rien de plus que l’animal. " Par suite, ajoute-t-il, " la mort est la même pour l’un comme pour l’autre, et leur sort est égal. " Puisque l’âme des bêtes est corruptible, l’âme humaine l’est donc aussi.

2. Ce qui vient du néant doit retourner au néant, car la fin doit être proportionnée au commencement. Or, il est dit au livre de la Sagesse (2, 2 Vg) : " Nous sommes nés de rien ", ce qui est vrai du corps, mais de l’âme aussi. Par conséquent " après cette vie, ce sera comme si nous n’avions pas existé ", même sous le rapport de l’âme.

3. Aucune réalité n’existe qui n’ait d’activité propre. Pour l’âme, cette activité, qui est de comprendre à l’aide des images, ne peut exister sans le corps. L’âme ne peut connaître intellectuellement sans images, et les images ne peuvent être données s’il n’y a pas de corps, dit Aristote. L’âme ne peut donc subsister, une fois le corps détruit.

En sens contraire :

Les âmes humaines, dit Denys, tiennent de la bonté divine une nature " intellectuelle et une vie subsistante et impérissable ".

Réponse :

L’âme humaine, dont nous affirmons qu’elle est le principe de la pensée, doit être incorruptible. Une chose en effet, peut se corrompre soit par elle-même, soit par la corruption d’autre chose qu’elle-même. Or, une réalité subsistante ne peut être engendrée ou corrompue de la seconde manière, c’est-à-dire parce qu’un autre être est engendré ou se corrompt. Génération et corruption conviennent en effet à une chose de la manière dont lui convient l’être, lequel est acquis par l’une et perdu par l’autre. La chose à qui l’être convient par soi ne peut être engendrée ou corrompue qu’en raison de sa propre nature ; mais ce qui ne subsiste pas, comme les accidents et les formes matérielles, naît et disparaît en même temps que le composé auquel il appartient. - On a vu que l’âme des bêtes n’est pas subsistante par nature, mais seulement l’âme humaine. Aussi l’âme des bêtes est-elle détruite avec les corps.

Quant à l’âme humaine, elle ne pourrait se corrompre autrement qu’en se corrompant par elle-même. Or c’est tout à fait impossible, non seulement pour elle, mais pour toute réalité subsistante qui est forme pure. En effet, ce qui convient de soi à une chose en est inséparable. Or l’être convient de soi à la forme, qui est un acte. La matière ne reçoit l’être actuel que parce qu’elle reçoit la forme. Si elle se corrompt, c’est que la forme se sépare d’elle. Mais il est impossible que la forme soit séparée d’elle-même. Une forme subsistante ne peut donc cesser d’exister.

Même si l’âme était composée de matière et de forme, selon l’opinion de certains, il faudrait encore affirmer qu’elle est incorruptible. Il n’y a de corruption en effet que dans les êtres où il y a passage d’un contraire à un autre. Générations et corruptions sont les passages de certains états à leurs contraires. Les corps célestes dont la matière n’est pas soumise à la contrariété sont incorruptibles. Mais dans l’âme intellectuelle, il ne peut y avoir contrariété. Quand elle reçoit, c’est selon la nature de son être. Or ce qui est ainsi reçu ne présente pas de contrariété. Car même les idées des opposés ne sont pas opposées en elle, et il n’y a qu’une même science des contraires. L’âme humaine ne peut donc être corruptible.

On peut trouver une preuve de cette incorruptibilité dans cette vérité générale : tout être désire naturellement exister, sous le mode qui lui convient. Chez les êtres dotés de connaissance, le désir est proportionné au mode de connaître. Le sens ne connaît l’être que dans une étendue et une durée concrètes, mais l’intelligence le connaît absolument, et par référence à n’importe quel temps. Aussi, tout être doté d’intelligence désire-t-il naturellement exister toujours. Mais un désir naturel ne peut être vain. Toute substance intelligente est donc incorruptible.

Solutions :

1. Salomon met cette idée au compte des insensés, comme on peut le voir au livre de la Sagesse (2, 1-21). Que l’homme et les animaux aient même origine, c’est vrai quant au corps ; tous les animaux viennent en effet de la terre. Mais ce n’est plus vrai de l’âme ; l’âme des bêtes est produite par une énergie corporelle, mais l’âme humaine par Dieu. La Genèse (1, 24) dira, à propos des bêtes : " Que la terre produise l’âme du vivant ", mais à propos de l’homme (2, 7) : Dieu " a soufflé sur son visage un souffle de vie. " D’où cette parole de l’Ecclésiaste (12, 7) : " Que la poussière retourne à la terre d’où elle est tirée et que l’esprit retourne à Dieu qui l’a donné. " De même, le développement vital est identique, sous le rapport du corps. A cela se réfère le texte de l’Ecclésiaste (3, 19) : " Tous les vivants ont même souffle " ; et celui de la Sagesse (2, 2) : " C’est une fumée et un souffle dans nos narines... " Mais le développement n’est pas le même dans le cas de l’âme : l’homme a l’intelligence, les bêtes n’en ont pas. Il est donc faux de dire : " L’homme n’a rien de plus que l’animal. " Aussi, la fin de l’un et celle de l’autre est-elle la même pour le corps, non pour l’âme.

2. Créer procède, non d’une puissance passive, mais de la seule puissance active du Créateur qui peut faire quelque chose de rien. Ainsi, pouvoir retourner au néant n’implique pas que la créature ait une aptitude à ne plus exister, mais signifie que le Créateur a la puissance de ne plus lui donner l’être. Or être corruptible, c’est avoir cette aptitude à ne plus exister.

3. Penser avec des images est l’opération propre de l’âme qui est unie au corps. Lorsqu’elle en sera séparée, elle aura une manière différente de connaître, analogue à celle des autres substances séparées, comme on le verra plus clairement par la suite.