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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 5 — L’âme est-elle composée de matière et de forme ?

Objections :

1. La puissance s’oppose à l’acte. Tous les êtres en acte participent de l’acte premier, Dieu, par qui toutes choses ont la bonté, l’être, la vie, comme l’enseigne Denys. Donc tout ce qui est en puissance participe de la première puissance, qui est la matière première. Or, l’âme humaine est en puissance sous un certain rapport : cela se voit à l’état potentiel où se trouve parfois l’intel-ligence. L’âme humaine participe donc de la matière première, qui la constitue pour une part.

2. Il y a matière partout où se rencontrent les propriétés de la matière. Or, il y a dans l’âme des propriétés matérielles telles que d’être sujet et de changer. L’âme est le sujet de la science et de la vertu ; elle passe de l’ignorance à la science, du vice à la vertu. Il y a donc de la matière dans l’âme.

3. Ce qui n’a pas de matière, n’a pas de cause de son être, dit Aristote. Mais l’âme a une cause, puisqu’elle est créée par Dieu. Elle possède donc une matière.

4. Ce qui n’a pas de matière, étant seulement forme, est acte pur et infini. Mais cela appartient à Dieu seul. L’âme a donc une matière.

En sens contraire :

Saint Augustin établit que l’âme n’a été faite d’aucune matière, ni corporelle, ni spirituelle.

Réponse :

L’âme n’a pas de matière. On peut d’abord le prouver d’après le concept d’âme en général, selon lequel l’âme est la forme d’un corps. Mais alors elle est forme, ou par sa réalité tout entière ou par une partie d’elle-même. Dans la première hypothèse, l’âme ne peut avoir de matière, si l’on entend par là de l’être qui n’est qu’en puissance ; car la forme, en tant que telle, est un acte, et ce qui est seulement en puissance ne peut être partie d’un acte, puisque la puissance ne peut coïncider avec l’acte, étant son opposé. Mais si l’âme n’est forme que par une partie d’elle-même, cette partie nous la nommerons âme, et la matière dont elle est immédiatement l’acte nous la nommerons le " premier animé ".

On peut prouver aussi que l’âme n’a pas de matière en se fondant sur le concept d’âme humaine, considérée comme intellectuelle. Il est évident que tout être est reçu dans un autre selon le mode de celui qui le reçoit. Ainsi, toute réalité est connue selon que sa forme existe dans l’être connaissant. L’âme intellectuelle connaît la réalité dans son essence, sous un mode absolu, par exemple la pierre en tant que pierre. La forme de la pierre se trouve donc dans l’âme intellectuelle, sous un mode absolu, selon sa seule raison formelle. L’âme intellectuelle est donc une forme absolue (c’est-à-dire dégagée de matière), et non un composé de matière et de forme. Si au contraire elle était un composé, la forme des réalités serait reçue en elle en tant qu’elles sont individuelles ; et de la sorte, l’âme ne connaîtrait que le singulier, à la manière des facultés sensibles, qui reçoivent la forme des réalités dans un organe corporel. La matière, en effet, est le principe d’individuation des formes. Il reste donc que l’âme intellectuelle, et d’ailleurs toute autre substance dotée d’intelligence, et connaissant la forme des réalités sous un mode absolu, n’est pas composée de forme et de matière

Solutions :

1. L’Acte premier est le principe universel de tous les actes, parce qu’il est et contient virtuellement en lui toute réalité, selon Denys. S’il est participé par les autres êtres, ce n’est pas qu’il en fasse partie, mais c’est en tant que les êtres procèdent de lui par une sorte de diffusion de sa plénitude. Quant à la puissance, elle doit être proportionnée à l’acte, puisqu’elle le reçoit. Les actes reçus, qui procèdent du premier acte infini et en sont une participation, sont divers. Il ne peut donc y avoir une puissance unique qui reçoive tous les actes, comme il y a un acte unique qui donne l’être à tous les actes participés ; ou alors la puissance réceptrice serait égale à la puissance active du premier acte. Mais la puissance réceptrice qui se trouve dans l’âme intellectuelle est d’un autre ordre que celle de la matière première. Il y paraît bien à la diversité des formes reçues en l’une ou en l’autre, car la matière première reçoit les formes individuelles et l’intelligence, les formes universelles. L’existence d’une puissance de ce genre dans l’âme intellectuelle ne prouve donc pas que l’âme soit composée de matière et de forme.

2. Il convient à la matière d’être sujet et de changer, parce qu’elle est en puissance. L’intelligence et la matière première n’étant pas en puissance de la même façon, diffèrent par leur manière d’être sujet et de changer. L’intelligence est sujet de la science, et passe de l’ignorance à la science, pour autant qu’elle est en puissance aux formes intelligibles.

3. Ce qui cause l’existence de la matière, c’est la forme. C’est aussi l’agent. Par le fait que l’agent fait passer la matière à l’acte, à l’acte de la forme, il est cause de son existence. Mais une forme qui subsiste par soi, ne possède pas l’existence par la vertu de quelque principe formel distinct d’elle ; elle n’a pas non plus de cause qui la fasse passer de la puissance à l’acte. À la suite du texte cité dans l’objection, le Philosophe, conclut que, dans les êtres composés de matière et de forme, " il n’y a pas d’autre cause que celle qui fait passer de la puissance à l’acte ; mais les êtres immatériels sont immédiatement un être véritable ".

4. L’être participé est avec ce qui participe de lui dans le rapport de l’acte à la puissance. Toute forme créée, même si elle subsiste par soi, doit participer à l’être. C’est vrai, selon Denys de la vie même, ou de toute autre modalité semblable. Or l’être participé est limité par la capacité du sujet récepteur. En conséquence, Dieu seul, qui est son être même, est acte pur et illimité. Mais, dans les substances intelligentes, il y a composition d’acte et de puissance ; non pas composition de matière et de forme, mais de forme et d’être participé. C’est pourquoi certains philosophes disent qu’elles sont composées de " ce par quoi elles sont " et de " ce qu’elles sont " : l’être est en effet " ce par quoi " une réalité existe.