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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 6 — La mémoire est-elle dans l’intellect ?

Objections :

1. Il ne paraît pas qu’il y ait une mémoire dans la partie intellectuelle de l’âme. Car, selon Saint Augustin, il n’y a dans la partie supérieure de l’âme que " ce qui n’est pas commun aux hommes et aux animaux ". Or la mémoire est commune aux uns et aux autres. Saint Augustin écrit au même endroit : " Les bêtes peuvent connaître les choses corporelles au moyen des sens, et les conserver dans leur mémoire. " Cette faculté n’appartient donc pas à la partie intellectuelle de l’âme.

2. La mémoire se rapporte au passé. Mais le passé implique une référence à un temps déterminé. La mémoire connaît donc les choses dans le temps, ce qui est les connaître " ici et maintenant ". Or cela n’appartient pas à l’intelligence, mais au sens. Il n’y a donc pas de mémoire intellectuelle, mais seulement une mémoire sensible.

3. La mémoire conserve les ressemblances de choses auxquelles on ne pense pas en acte. Mais cela ne peut avoir lieu dans l’intelligence, car l’intelligence est mise en acte du fait qu’elle est informée par l’espèce intelligible. Or, dire que l’intelligence est en acte, c’est dire que l’on est en acte de penser. Ainsi l’intelligence pense en acte tout ce dont elle possède une espèce intelligible. Il n’y a donc pas de mémoire intellectuelle.

En sens contraire :

selon Saint Augustin " la mémoire, l’intelligence et la volonté forment un seul esprit ".

Réponse :

Puisqu’il appartient par essence à la mémoire de conserver les impressions des choses auxquelles on ne pense pas en acte, il faut examiner d’abord si les espèces intelligibles peuvent être conservées sous ce mode dans l’intelligence. Pour Avicenne, c’est impossible. Cela peut arriver, selon lui, dans la partie sensitive de l’âme, où certaines facultés, parce qu’elles sont les actes d’organes corporels, sont capables de conserver des impressions, sans connaissance actuelle. Or, dans l’intelligence, qui n’a pas d’organe corporel, rien n’existe que sous un mode intelligible. Ce dont la similitude se trouve dans l’intelligence doit donc être pensé en acte. En conséquence, d’après Avicenne, aussitôt que l’on cesse de connaître en acte une réalité, l’impression intelligible de cette réalité cesse d’exister dans l’intelligence. Et si l’on veut penser à nouveau la même chose, on doit se tourner vers l’intellect agent (qui pour lui est une substance séparée), afin qu’il émane de cet intellect des formes intelligibles dans l’intellect possible. À force de pratiquer ce mouvement de conversion, l’intellect possible acquerrait, selon lui, une certaine facilité à le faire, et ce serait là l’habitus scientifique. Donc, dans cette théorie, rien n’est conservé dans l’intelligence qui ne soit connu en acte. De cette façon, il est impossible de mettre la mémoire dans l’intelligence.

Mais cette opinion s’oppose nettement aux affirmations d’Aristote. Il dit en effet : " Lorsque l’intellect possible devient ses objets en les connaissant, on dit qu’il est en acte ; c’est ce qui arrive quand il est capable d’opérer par lui-même. Il est encore d’une certaine façon en puissance, mais non pas comme avant d’apprendre ou de découvrir. " Or on dit que l’intellect possible devient un objet, en tant qu’il en reçoit les espèces intelligibles. À cause de cela, il peut donc opérer quand il le veut, mais il n’opère pas toujours ; car même alors il est d’une certaine manière en puissance, sous un autre mode toutefois qu’avant de penser, à savoir le mode selon lequel celui qui a une connaissance habituelle est en puissance à connaître en acte.

La théorie d’Avicenne est également contraire à la raison. Tout ce qui est reçu dans un sujet l’est sous le mode de ce sujet. Or l’intelligence est d’une nature plus stable et permanente que la matière corporelle. Donc, si la matière conserve les formes qu’elle reçoit, non seulement quand elle est mise en acte par elles, mais encore quand cette activité a cessé, l’intelligence recevra sous un mode bien plus stable et invariable les espèces intelligibles, qu’elles soient d’origine sensible ou même qu’elles émanent d’une intelligence d’ordre supérieur. Donc, à ne concevoir la mémoire que comme la faculté de conserver des espèces intelligibles on doit admettre qu’elle existe dans l’intelligence. Mais si l’on entend par mémoire une faculté qui a pour objet le passé comme tel, il n’y aura pas de mémoire intellectuelle, mais seulement une mémoire sensitive, capable de saisir les faits particuliers. Car le passé comme tel, signifiant qu’une chose existe en un temps donné, participe de la nature du particulier.

Solutions :

1. La mémoire, en tant que conservatrice des espèces intelligibles, n’est pas commune aux hommes et aux bêtes. Les espèces ne sont pas conservées seulement dans l’âme sensitive, mais bien plutôt dans le composé ; car la mémoire est l’acte d’un organe. Mais l’intelligence est par elle-même conservatrice des espèces intelligibles, sans accompagnement d’organe corporel. D’où cette affirmation du Philosophe : " L’âme est le lieu des espèces, non tout entière, mais l’intelligence. "

2. La marque du passé peut être rapportée soit à l’objet connu, soit à l’acte de connaître. Ces deux conditions sont réunies dans l’âme sensitive, qui connaît parce qu’elle est modifiée par un objet sensible présent ; aussi l’animal se souvient-il en même temps, d’avoir senti dans le passé, et d’avoir senti un objet sensible passé. Mais dans l’âme intellectuelle, la marque du passé est accidentelle et ne convient pas directement à l’objet de l’intelligence. Celle-ci comprend l’homme comme tel ; mais à l’homme ainsi conçu, il est accidentel d’être présent, passé ou futur. Toutefois, par rapport à l’acte de connaître, la marque du passé peut se trouver dans l’intelligence comme dans le sens. Car notre acte intellectuel est un acte particulier qui se réalise à tel ou tel moment ; ce qui permet de situer un acte d’intelligence maintenant, hier ou demain. Et cela ne va pas contre la nature de cette faculté ; car cet acte intellectuel, bien que particulier, est néanmoins immatériel, comme on l’a dit plus haut en traitant de l’intellect. Par suite, de même que l’intelligence se connaît elle-même, quoiqu’elle soit une réalité singulière, de même connaît-elle son intellection, qui est un acte singulier, existant dans le passé, le présent ou le futur. - Ainsi peut-on admettre qu’il y a mémoire dans l’intelligence par rapport aux actes passés, en tant qu’elle comprend avoir compris antérieurement, mais non pas en tant qu’elle saisirait le passé avec les caractères de la durée.

3. Parfois, l’espèce intelligible est seulement en puissance dans l’intelligence ; on dit alors que celle-ci est en puissance. Parfois l’espèce s’y trouve parfaitement en acte, et alors l’intelligence comprend en acte. Parfois encore, l’intelligence est dans un état intermédiaire entre la puissance et l’acte ; alors l’intelligence est à l’état d’habitus. Et de cette façon, l’intelligence conserve les espèces intelligibles, même quand elle n’est pas en acte de connaître.