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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Un ange parle-t-il à un autre ?

Objections :

1. Il ne semble pas. Car Saint Grégoire écrit a qu’après la résurrection, " les âmes ne seront plus cachées les unes aux autres par l’épaisseur du corps ". À bien plus forte raison, l’esprit d’un ange n’est-il pas caché à un autre ange. Mais le langage sert à manifester à un autre ce qui est caché dans l’esprit. Il n’est donc pas nécessaire qu’un ange parle à un autre ange.

2. Il y a deux sortes de langage : le langage intérieur par lequel on se parle à soi-même, et le langage extérieur par lequel on parle à un autre. Mais le langage extérieur se fait par le moyen d’un signe sensible comme la parole, le geste, et à l’aide d’un membre comme la langue ou le doigt ; toutes choses qui ne peuvent convenir à l’ange.

3. Celui qui parle doit attirer d’abord l’attention de celui auquel il s’adresse. Or on ne voit pas comment un ange peut éveiller l’attention d’un autre ange, car nous ne pouvons nous-mêmes le faire qu’au moyen d’un signe sensible. Donc un ange ne parle pas à un autre.

En sens contraire :

nous lisons chez Saint Paul (1 Co 13, 1) : "Quand même je parlerais les langues des hommes et des anges... "

Réponse :

Il existe un langage angélique, car, écrit Saint Grégoire : " Il convient que notre esprit, dépassant le plan du langage corporel, soit élevé à des modes sublimes et inconnus du langage intérieur. " Donc, pour comprendre de quelle manière un ange peut parler à un autre ange, il faut considérer ce que nous avons dit au sujet des actes et puissances de l’âme : c’est la volonté qui meut l’intelligence à son opération. Or l’intelligible se trouve dans l’intelligence d’une triple manière. En premier lieu, d’une façon habituelle, ou, dit Saint Augustin, en tant qu’il est conservé dans la mémoire. En deuxième lieu, l’intelligible est considéré ou conçu en acte. En troisième lieu, il est rapporté à autre chose. Il est bien évident que le passage du premier au deuxième degré se fait par le commandement de la volonté ; c’est pourquoi l’habitus est défini comme " ce qu’on utilise quand on veut ". Pareillement, le passage du deuxième degré au troisième s’opère par le moyen de la volonté ; car c’est par la volonté que le concept de l’esprit est mis en rapport avec une autre réalité, qu’il s’agisse de faire quelque chose à partir de l’idée qu’on en a, ou de manifester sa pensée à autrui.

Quand l’esprit s’applique à considérer en acte ce qu’il possède sous forme d’habitus, on peut dire qu’il se parle à lui-même ; car le concept mental ainsi formé est ce qu’on appelle le verbe intérieur. Du fait que l’ange, par sa volonté, ordonne son concept mental en vue de le manifester à un autre, aussitôt ce dernier en prend connaissance : c’est ainsi que l’ange parle à un autre ange. Car parler à autrui, ce n’est pas autre chose que manifester à autrui sa propre pensée.

Solutions :

1. Le concept intérieur de notre esprit se trouve enfermé en nous comme par une double barrière : d’abord par la volonté qui peut retenir le concept à l’intérieur de notre intelligence, ou l’ordonner à la communication extérieure. Sous ce rapport, nul ne peut voir la pensée de quelqu’un si ce n’est Dieu seul, selon la parole de l’Apôtre (1 Co 2, 11) : " Personne ne connaît les secrets de l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui est en lui. " En second lieu, l’esprit de l’homme est fermé à un autre homme du fait de la matérialité du corps. C’est pourquoi, quand ia volonté ordonne le concept mental en vue de le manifester à un autre, cet autre ne le connaît pas du même coup, mais il faut employer un signe sensible. C’est ce que remarque Saint Grégoire quand il écrit : " Aux yeux d’autrui, dans le secret de notre âme, nous nous tenons comme derrière la muraille de notre corps ; quand nous voulons nous montrer, nous sortons comme par la porte du langage pour découvrir ce que nous sommes intérieurement. " Or l’ange ne connaît pas cet obstacle ; aussi, dès qu’il veut manifester sa pensée à un autre ange, celui-ci la connaît-il aussitôt.

2. Le langage qui s’extériorise par la voix nous est nécessaire à cause de l’obstacle du corps. C’est pourquoi il ne convient pas à l’ange, qui ne connaît que le langage intérieur. Celui-ci ne consiste pas seulement à se parler à soi-même en formant un concept, mais aussi à ordonner, par le moyen de la volonté, ce concept en vue de le manifester à un autre. Ainsi la langue des anges est une métaphore pour signifier la puissance qu’ils ont de manifester leur pensée.

3. Quant aux bons anges qui toujours se voient mutuellement dans le Verbe, on pourrait dire qu’il n’est pas besoin d’éveiller leur attention, car, de même que l’un voit toujours l’autre, de même il voit toujours dans cet autre ce qui a rapport à soi. Mais, déjà, tels qu’ils ont été établis dans leur état naturel, les anges pouvaient se parler, et même maintenant les mauvais anges peuvent converser entre eux ; il faut donc dire que, de même que le sens est mû par le sensible, de même l’intelligence est mue par l’intelligible ; et si le sens est excité par un signe sensible, l’attention mentale de l’ange peut tout aussi bien être éveillée par quelque vertu intelligible.