À l’époque moderne, la contribution de saint François de Sales est à souligner. Il a souvent contemplé le Cœur ouvert du Christ qui nous invite à y demeurer dans une relation personnelle d’amour où les mystères de la vie sont éclairés. On peut voir dans la pensée de ce saint Docteur comment, face à une morale rigoriste et à une religiosité de simple observance, le Cœur du Christ se présente comme un appel à la pleine confiance en l’action mystérieuse de sa grâce. Il l’exprime ainsi dans une proposition à la Baronne de Chantal : « Il m’est bien d’avis que nous ne demeurerons plus en nous-mêmes, […] nous nous logerons pour jamais dans le côté percé du Sauveur ; car, sans lui, non seulement nous ne pouvons, mais quand nous pourrions, nous ne voudrions rien faire ». 103Id., Lettre à la Baronne de Chantal, 24 avril 1610 : Œuvres complètes, Annecy, Monastère de la Visitation, t. 14, p. 289.
Pour lui, la dévotion est loin de devenir une forme de superstition ou une objectivation indue de la grâce ; elle est une invitation à la relation personnelle où chaque personne se sent unique devant le Christ, prise en compte dans sa réalité irremplaçable, pensée par le Christ et valorisée de manière directe et exclusive : « Ce cœur très adorable et très aimable de notre Maître tout ardent de l’amour qu’Il nous porte, cœur auquel nous verrons tous nos noms inscrits […]. Ce sera un sujet de très grande consolation que nous soyons si chèrement aimés de Notre Seigneur qu’Il nous porte toujours en son cœur ». 104Id., Sermon pour le deuxième dimanche de Carême, 20 février 1622, t. 10, pp. 243-244. Ce nom propre écrit dans le Cœur du Christ est la manière dont Saint François de Sales veut symboliser jusqu’à quel point l’amour du Christ pour chacun n’est pas générique ni abstrait, mais personnel, où le croyant se sent valorisé et reconnu pour lui-même : « Que ce Ciel est beau maintenant que le Sauveur y sert de soleil, et la poitrine d’icelui d’une source d’amour de laquelle les bienheureux boivent à souhait ! Chacun se va regarder là-dedans et y voit son nom écrit d’un caractère d’amour que le seul amour peut lire, et que le seul amour a gravé. Dieu, ma chère fille, les nôtres n’y seront-ils pas ? Si seront sans doute ; car bien que notre cœur n’a pas l’amour, il y a néanmoins le désir de l’amour ». 105Id., Lettre à Mme de Chantal, 31 mai 1612, t. 15, p. 221.
Il considère cette expérience comme fondamentale pour une vie spirituelle qui place cette conviction parmi les grandes vérités de la foi : « Oui, ma très chère fille, Il pense en vous ; et non seulement en vous, mais au moindre cheveu de votre tête : c’est un article de foi et n’en faut nullement douter ». 106Id., Lettre à la Sœur de Blonay, 18 février 1618, t. 18, pp. 170-171. La conséquence est que le croyant devient capable de s’abandonner complètement dans le Cœur du Christ où il trouve repos, consolation et force : « Ô Dieu ! Quel bonheur d’être ainsi entre les bras et les mamelles du Sauveur. […] Demeurez ainsi, chère fille ; et comme un autre petit saint Jean, tandis que les autres mangent à la table du Sauveur diverses viandes, reposez et penchez par une toute simple confiance votre tête, votre âme, votre esprit sur la poitrine amoureuse de ce cher Seigneur ». 107Id., Lettre à la Baronne de Chantal, fin novembre 1609, t. 14, p. 214. « J’espère que vous serez dans la caverne de la tourterelle et au côté percé de notre cher Sauveur. [...] Que ce Seigneur est bon, ma chère fille, que son cœur est aimable ! Demeurons là en ce saint domicile ». 108Id., Lettre à la Baronne de Chantal, vers le 25 février 1610, t.14, p. 253.
Mais, fidèle à son enseignement sur la sanctification dans la vie ordinaire, il propose que cela soit vécu au milieu des activités, des tâches et des devoirs quotidiens : « Vous me demandez comment les âmes qui sont attirées en l’oraison à cette sainte simplicité et ce parfait abandonnement à Dieu se doivent conduire en toutes leurs actions ? Je réponds que, non seulement en l’oraison, mais en la conduite de toute leur vie, elles doivent marcher invariablement en esprit de simplicité, abandonnant et remettant toute leur âme, leurs actions et leurs succès au bon plaisir de Dieu, par un amour de parfaite et très absolue confiance, se délaissant à la merci et au soin de l’amour éternel que la divine Providence a pour elles ». 109Id., Entretien XII, De la simplicité et prudence religieuse, t.6, p. 217.
Pour toutes ces raisons, lorsqu’il s’agit de penser à un symbole qui puisse résumer sa proposition de vie spirituelle, il conclut : « J’ai pensé, ma chère Mère, si vous en êtes d’accord, qu’il nous faut prendre pour armes un unique cœur percé de deux flèches enfermé dans une couronne d’épines ». 110Id., Lettre à la Mère de Chantal, 10 juin 1611, t. 15, p. 63.