Pour mieux réfléchir à ce mystère, nous sommes à nouveau aidés par la spiritualité lumineuse de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Elle savait que certaines personnes avaient développé une forme extrême de réparation, avec la bonne volonté de se donner pour les autres, qui consistait à s’offrir comme une sorte de “paratonnerre” pour que la justice divine s’accomplisse : « Je pensais aux âmes qui s’offrent comme victimes à la justice de Dieu afin de détourner et d’attirer sur elles les châtiments réservés aux coupables ». 209Ms A, 84r°, p. 212. Mais, si admirable que soit cette offrande, elle n’en était pas très convaincue : « J’étais loin de me sentir portée à la faire ». 210Ibid. Cette insistance sur la justice divine conduit finalement à penser que le sacrifice du Christ est incomplet ou partiellement efficace, ou que sa miséricorde n’est pas assez grande.
Avec son intuition spirituelle, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus découvre qu’il existe une autre façon de s’offrir selon laquelle il n’est pas nécessaire de satisfaire la justice divine mais de permettre à l’amour infini du Seigneur de se répandre sans entrave : « Ô mon Dieu, votre amour méprisé va-t-il rester en votre Cœur ? Il me semble que si vous trouviez des âmes s’offrant en Victimes d’holocauste à votre Amour, vous les consumeriez rapidement, il me semble que vous seriez heureux de ne point comprimer les flots d’infinie tendresse qui sont en vous ». 211Ibid.
Il n’y a rien à ajouter à l’unique sacrifice rédempteur du Christ, mais il est vrai que le refus de notre liberté ne permet pas au Cœur du Christ de répandre ses « flots de tendresse infinie » dans le monde. Et cela parce que le Seigneur lui-même veut respecter cette possibilité. Cela troublait sainte Thérèse de l’Enfant Jésus plus que la justice divine car, pour elle, la justice ne peut se comprendre qu’à la lumière de l’amour. Nous avons vu qu’elle adorait toutes les perfections divines au travers de la miséricorde, et qu’elle les voyait ainsi transfigurées, rayonnantes d’amour. Elle disait : « La Justice même (et peut-être encore plus que toute autre) me semble revêtue d’amour ». 212Id., Ms A, 83v°, p. 211 ; Cf. Lettre 226, au Père Roulland, 9 mai 1897, p. 588.
C’est ainsi que naît son acte d’offrande, non pas à la justice divine, mais à l’Amour miséricordieux : « Je m’offre comme victime d’holocauste à votre Amour miséricordieux, vous suppliant de me consumer sans cesse, laissant déborder en mon âme les flots de tendresse infinie qui sont enfermés en vous, et qu’ainsi je devienne Martyre de votre Amour ». 213Id., Offrande de moi-même comme Victime d’Holocauste à l’Amour Miséricordieux du Bon Dieu, p. 965. Il est important de noter qu’il ne s’agit pas seulement, par une confiance totale, de permettre au Cœur du Christ de répandre la beauté de son amour dans son cœur, mais aussi de faire en sorte qu’il rejoigne les autres et transforme le monde à travers sa vie : « Dans le Cœur de l’Église, ma Mère, je serai l’Amour. [...] Ainsi mon rêve sera réalisé ». 214Id., Ms B, 3v°, p. 226. Les deux aspects sont indissociables.
Le Seigneur accepta son offrande. Elle exprimera un peu plus tard son amour intense pour les autres et soutiendra qu’il provient du Cœur du Christ qui se prolonge à travers elle. C’est ainsi qu’elle écrira à Sœur Léonie : « Je t’aime mille fois plus tendrement que ne s’aiment des sœurs ordinaires, puisque je puis t’aimer avec le Cœur de notre Céleste Époux ». 215Id., Lettre 186, à Léonie, 11 avril 1896, p. 535. Et quelque temps après, elle écrira à Maurice Bellière : « Ah ! Que je voudrais vous faire comprendre la tendresse du Cœur de Jésus, ce qu’Il attend de vous ». 216Id., Lettre 258, à l’abbé Bellière, 18 juillet 1897, p. 615.