TheoFonsAux sources de la foi

Dilexit Nos

DN · François · 2024 · FR · 220 paragraphes · vatican.va ↗

Les bonnes intentions ne suffisent pas. Un dynamisme intérieur de désir qui entraîne des conséquences extérieures est indispensable. En bref, « la réparation, pour être chrétienne, pour toucher le cœur de la personne offensée et ne pas être un simple acte de justice commutative, suppose deux attitudes qui engagent : se reconnaître fautif et demander pardon. [...] C’est de cette honnête reconnaissance du tort causé au frère, et du sentiment profond et sincère que l’amour a été blessé, que nait le désir de réparer ». 199Ibid.

Il ne faut pas penser que reconnaître son propre péché devant les autres serait dégradant ou nuirait à notre dignité humaine. Au contraire, c’est cesser de se mentir à soi-même, c’est reconnaître son histoire telle qu’elle est, marquée par le péché, surtout lorsque nous avons fait du mal à nos frères : « S’accuser soi-même fait partie de la sagesse chrétienne. [...] Cela plaît au Seigneur, parce que le Seigneur reçoit le cœur contrit ». 200Homélie de la messe à Sainte Marthe, 6 mars 2018 : L’Osservatore Romano, 5-6 mars 2018, p. 8.

L’habitude de demander pardon aux frères fait partie de cet esprit de réparation ; elle démontre une grande noblesse au cœur de notre fragilité. La demande de pardon est un moyen de guérir les relations parce qu’elle « rouvre le dialogue et manifeste la volonté de renouer dans la charité fraternelle, [...] elle touche le cœur du frère, le console et suscite en lui l’accueil du pardon demandé. Alors, si l’irréparable ne peut être totalement réparé, l’amour, lui, peut toujours renaître, rendant la blessure supportable ». 201Discours aux participants au colloque “réparer l’irréparable”, pour les 350 ans des apparitions de Jésus à Paray-le-Monial, 4 mai 2024 : L’Osservatore Romano, 4 mai 2024, p. 12.

Un cœur capable de compassion peut grandir dans la fraternité et la solidarité car « celui qui ne pleure pas régresse, il vieillit intérieurement tandis que celui qui parvient à une prière plus simple et plus intime, faite d’adoration et d’émotion devant Dieu, celui-là mûrit. Il s’attache de moins en moins à lui-même, de plus en plus au Christ, et devient pauvre en esprit. Il se sent ainsi plus proche des pauvres, les bien-aimés de Dieu ». 202Homélie de la messe Chrismale, 28 mars 2024 : L’Osservatore Romano, 28 marzo 2024, p. 2. C’est ainsi que naît un authentique esprit de réparation, car « celui qui a de la componction dans le cœur se sent de plus en plus frère de tous les pécheurs du monde, il se sent davantage frère, sans aucun sentiment de supériorité ou de dureté de jugement, mais toujours avec le désir d’aimer et de réparer ». 203Ibid. Cette solidarité qui génère la compassion rend en même temps possible la réconciliation. La personne capable de componction, « au lieu de se mettre en colère et de se scandaliser du mal fait par ses frères, pleure leurs péchés. Elle ne se scandalise pas. Il se produit une sorte de renversement. La tendance naturelle à être indulgent avec soi-même et inflexible avec les autres s’inverse et, par la grâce de Dieu, on devient ferme avec soi-même et miséricordieux avec les autres ». 204Ibid. La réparation : un prolongement pour le Cœur du Christ

Il y a une autre manière complémentaire de comprendre la réparation, qui place celle-ci dans une relation encore plus directe avec le Cœur du Christ, sans pour autant exclure l’engagement concret envers les frères dont nous avons parlé.

Dans un autre contexte, j’ai affirmé que Dieu « a voulu se limiter lui-même de quelque manière » et que « beaucoup de choses que nous considérons mauvaises, dangereuses ou sources de souffrances, font en réalité partie des douleurs de l’enfantement qui nous stimulent à collaborer avec le Créateur ». 205Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 80 : AAS 107 (2015), p. 879. Notre coopération peut permettre à la puissance et à l’amour de Dieu de se répandre dans nos vies et dans le monde, tandis que le rejet ou l’indifférence peuvent l’empêcher. Certaines expressions bibliques expriment cela de manière métaphorique, comme lorsque le Seigneur s’écrie : « Si tu reviens Israël, c’est à moi que tu reviendras » ( Jr 4, 1). Ou lorsqu’il dit, face aux rejets de son peuple : « Mon cœur en moi est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent » ( Os 11, 8).

Bien qu’il ne soit pas possible de parler d’une nouvelle souffrance du Christ glorieux, « le Mystère pascal du Christ […] et tout ce qu’Il a fait et souffert pour tous les hommes participe de l’éternité divine et surplombe tous les temps et y est rendu présent ». 206Catéchisme de l’Église Catholique, n. 1085. Nous pouvons dire qu’Il a lui-même accepté de limiter la gloire débordante de sa résurrection, de contenir la diffusion de son amour immense et brûlant afin de laisser de la place à notre libre coopération avec son cœur. Cela est si vrai que notre refus l’arrête dans cet élan de don, tout comme notre confiance et notre offrande de nous-mêmes ouvrent un espace, offrent un canal sans obstacles à l’effusion de son amour. Notre refus ou notre indifférence limitent les effets de sa puissance et la fécondité de son amour en nous. S’Il ne trouve pas en moi confiance et ouverture, son amour se trouve privé – parce que Lui-même le veut ainsi – de son prolongement dans ma vie qui est unique et ne peut être répétée, et dans le monde où Il m’appelle à le rendre présent. Cela ne vient pas d’une faiblesse de sa part mais de son infinie liberté, de sa puissance paradoxale et de la perfection de son amour pour chacun de nous. Lorsque la toute-puissance de Dieu se manifeste dans la faiblesse de notre liberté, « seule la foi peut la discerner ». 207Ibid., n. 268.

De fait, sainte Marguerite-Marie raconte que, dans l’une de ses manifestations, le Christ lui parla de son cœur passionné d’amour pour nous qui, « ne pouvant plus contenir en lui-même les flammes de son ardente charité, il fallait qu’il les répande ». 208Autobiographie, n 53 : Vie et œuvre de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, Paris 1915, p. 69. Puisque le Seigneur tout-puissant, dans sa liberté divine, a voulu avoir besoin de nous, la réparation se comprend comme une libération des obstacles que nous mettons à l’expansion de son amour dans le monde, par notre manque de confiance, de gratitude et de don de soi.

Notes

  1. 199. Ibid.
  2. 200. Homélie de la messe à Sainte Marthe, 6 mars 2018 : L’Osservatore Romano, 5-6 mars 2018, p. 8.
  3. 201. Discours aux participants au colloque “réparer l’irréparable”, pour les 350 ans des apparitions de Jésus à Paray-le-Monial, 4 mai 2024 : L’Osservatore Romano, 4 mai 2024, p. 12.
  4. 202. Homélie de la messe Chrismale, 28 mars 2024 : L’Osservatore Romano, 28 marzo 2024, p. 2.
  5. 203. Ibid.
  6. 204. Ibid.
  7. 205. Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 80 : AAS 107 (2015), p. 879.
  8. 206. Catéchisme de l’Église Catholique, n. 1085.
  9. 207. Ibid., n. 268.
  10. 208. Autobiographie, n 53 : Vie et œuvre de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, Paris 1915, p. 69.