Comme saint Charles de Foucauld, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus a respiré l’immense dévotion qui inonda la France au XIXème siècle. L’abbé Pichon, considéré comme un grand apôtre du Sacré-Cœur, était le directeur spirituel de sa famille. Une des sœurs de Thérèse prit comme nom de religion “Marie du Sacré-Cœur” et le monastère dans lequel la sainte entra était voué au Sacré-Cœur. Cependant, sa dévotion prit certaines caractéristiques propres, au-delà des formes dans lesquelles elle s’exprimait à l’époque.
À quinze ans, elle trouva une manière de résumer sa relation avec Jésus : « Celui dont le cœur battait à l’unisson du mien ». 129Lettre 67 à Mme Guérin, 18 novembre 1888 : Œuvres Complètes, Paris 1996, p. 362. Deux ans plus tard, lorsqu’on lui parla d’un cœur couronné d’épines, elle écrivit dans une lettre : « Tu sais, moi je ne vois pas le Sacré-Cœur comme tout le monde, je pense que le cœur de mon époux est à moi seule, comme le mien est à lui seul et je lui parle alors dans la solitude de ce délicieux cœur à cœur en attendant de le contempler un jour face à face ». 130Id., Lettre 122, à Céline,14 octobre 1890, p. 431.
Dans une poésie, elle exprime le sens de sa dévotion, faite plus d’amitié et de confiance que de sécurité dans ses propres sacrifices : « J’ai besoin d’un cœur brûlant de tendresse Restant mon appui sans aucun retour Aimant tout en moi, même ma faiblesse… Ne me quittant pas, la nuit et le jour. [...] Il me faut un Dieu prenant ma nature Devenant mon frère et pouvant souffrir ! [...] Ah ! je le sais bien, toutes nos justices N’ont devant tes yeux aucune valeur [...]. Et moi je choisis pour mon purgatoire Ton Amour brûlant, ô Cœur de mon Dieu ». 131Id., Poésie 23, “Au Sacré Cœur de Jésus”, juin ou octobre 1895, pp. 690-691.
Le texte le plus important pour comprendre le sens de sa dévotion au Cœur du Christ est sans doute la lettre qu’elle écrivit, trois mois avant sa mort, à son ami Maurice Bellière : « Lorsque je vois Madeleine s’avancer devant les nombreux convives, arroser de ses larmes les pieds de son Maître adoré, qu’elle touche pour la première fois ; je sens que son cœur a compris les abîmes d’amour et de miséricorde du Cœur de Jésus, et que toute pécheresse qu’elle est ce Cœur d’amour est non seulement disposé à lui pardonner, mais encore à lui prodiguer les bienfaits de son intimité divine, à l’élever jusqu’aux plus hauts sommets de la contemplation. Ah ! mon cher petit Frère, depuis qu’il m’a été donné de comprendre aussi l’amour du Cœur de Jésus, je vous avoue qu’il a chassé de mon cœur toute crainte. Le souvenir de mes fautes m’humilie, me porte à ne jamais m’appuyer sur ma force qui n’est que faiblesse, mais plus encore ce souvenir me parle de miséricorde et d’amour ». 132Id., Lettre 247, à l’abbé Maurice Bellière, 21 juin 1897, pp. 603-604.
Les esprits moralisateurs, qui prétendent garder le contrôle de la miséricorde et de la grâce, diraient qu’elle pouvait écrire cela parce qu’elle était une sainte, mais qu’une pécheresse ne l’aurait pas pu. Ce faisant, ils privent la spiritualité de Thérèse de sa belle nouveauté qui reflète le cœur de l’Évangile. Il est malheureusement devenu courant, dans certains cercles chrétiens, d’essayer d’enfermer l’Esprit Saint dans un schéma qui leur permet de tout superviser. Mais ce sage Docteur de l’Église les fait taire et contredit directement cette interprétation réductrice par ces mots très clairs : « Si j’avais commis tous les crimes possibles, j’aurais toujours la même confiance, je sens que toute cette multitude d’offenses serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent ». 133Id., Derniers entretiens, Carnet jaune, 11 juillet 1897, p. 1037.
Elle répond longuement à sœur Marie qui la louait pour son amour généreux pour Dieu, amour disposé au martyre, dans une lettre qui constitue l’un des grands jalons de l’histoire de la spiritualité. Cette page devrait être lue mille fois pour sa profondeur, sa clarté et sa beauté. Thérèse aide sa sœur “du Sacré-Cœur” à ne pas centrer cette dévotion sur un aspect doloriste, certains ayant compris la réparation comme une sorte de primat des sacrifices ou des observances austères. Au contraire, elle la résume dans la confiance qui est l’offrande la plus agréable au Cœur du Christ : « Mes désirs du martyre ne sont rien, ce ne sont pas eux qui me donnent la confiance illimitée que je sens en mon cœur. Ce sont, à vrai dire, les richesses spirituelles qui rendent injuste, lorsqu’on s’y repose avec complaisance et que l’on croit qu’ils sont quelque chose de grand. [...] Ce qui lui plaît, c’est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c’est l’espérance aveugle que j’ai en sa miséricorde… Voilà mon seul trésor. [...] Si vous désirez sentir de la joie avoir de l’attrait pour la souffrance, c’est votre consolation que vous cherchez […]. Comprenez que pour aimer Jésus, être sa victime d’amour, plus on est faible, sans désirs, ni vertus, plus on est propre aux opérations de cet Amour consumant et transformant. [...] Oh ! que je voudrais pouvoir vous faire comprendre ce que je sens !... C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’Amour ». 134Id., Lettre 197, à Sœur Marie du Sacré-Cœur, 17 septembre 1896, pp. 552- 553. Cela ne veut pas dire que Thérèse n’a pas offert des sacrifices, ses douleurs et ses angoisses pour s’associer à la souffrance du Christ, mais lorsqu’elle a voulu entrer dans le vif du sujet, elle a veillé à ne pas donner à ces offrandes une importance qu’elles n’avaient pas.
Il est possible de voir dans nombre de ses textes sa lutte contre des formes de spiritualité trop centrées sur l’effort humain, sur le mérite propre, sur l’offrande de sacrifices, sur certaines observances pour “gagner le ciel”. Pour elle, « le mérite ne consiste pas à faire ni à donner beaucoup, mais plutôt à recevoir ». 135Id., Lettre 142, à Céline, 6 juillet 1893, p. 463. Relisons quelques textes très significatifs où elle insiste sur cette voie qui est un moyen simple et rapide de gagner le Seigneur par le cœur.
Elle écrit à sa sœur Léonie : « Je t’assure que le Bon Dieu est bien meilleur que tu le crois. Il se contente d’un regard, d’un soupir d’amour… Pour moi je trouve la perfection bien facile à pratiquer, parce que j’ai compris qu’il n’y a qu’à prendre Jésus par le Cœur... Regarde un petit enfant, qui vient de fâcher sa mère [...] s’il vient lui tendre ses petits bras en souriant et disant : “Embrasse-moi, je ne recommencerai plus”. Est-ce que sa mère pourra ne pas le presser contre son cœur avec tendresse et oublier ses malices enfantines ?... Cependant elle sait bien que son cher petit recommencera à la prochaine occasion, mais cela ne fait rien, s’il la prend encore par le cœur jamais il ne sera puni ». 136Id., Lettre 191, à Léonie, 12 juillet 1896, pp. 542-543.
Dans une lettre à l’abbé Roulland elle dit : « Ma voie est toute de confiance et d’amour, je ne comprends pas les âmes qui ont peur d’un si tendre Ami. Parfois lorsque je lis certains traités spirituels où la perfection est montrée à travers mille entraves, environnée d’une foule d’illusions, mon pauvre petit esprit se fatigue bien vite, je ferme le savant livre qui me casse la tête et me dessèche le cœur et je prends l’Écriture Sainte. Alors tout me semble lumineux, une seule parole découvre à mon âme des horizons infinis, la perfection me semble facile, je vois qu’il suffit de reconnaître son néant et de s’abandonner comme un enfant dans les bras du Bon Dieu ». 137Id., Lettre 226, au Père Roulland, 9 mai 1897, pp. 588-589.
Et s’adressant à l’abbé Bellière à propos d’un père de famille elle dit : « Je ne crois pas que le cœur de l’heureux père puisse résister à la confiance filiale de son enfant dont il connaît la sincérité et l’amour. Il n’ignore pas cependant que plus d’une fois son fils retombera dans les mêmes fautes, mais il est disposé à lui pardonner toujours, si toujours son fils le prend par le cœur ». 138Id., Lettre 258, à l’abbé Maurice Bellière, 18 juillet 1897, p. 615.