TheoFonsAux sources de la foi

Amoris Laetitia

AL · François · 2016 · FR · 325 paragraphes · vatican.va ↗

Désirs, sentiments, émotions, ce que les classiques appellent les ‘‘passions’’, ont une place importante dans le mariage. Ils se produisent quand ‘‘l’autre’’ se rend présent et se manifeste dans notre vie. C’est le propre de tout être vivant que de tendre vers autre chose, et cette tendance a toujours des signes affectifs de base : le plaisir ou la douleur, la joie ou la peine, la tendresse ou la crainte. Ils sont le présupposé de l’activité psychologique la plus élémentaire. L’être humain est un être vivant de cette terre, et tout ce qu’il fait et cherche est chargé de passions.

Jésus, en tant que vrai homme, vivait les choses avec une charge émotive. C’est pourquoi le rejet de Jérusalem lui faisait mal (cf. Mt 23, 37), et cette situation lui arrachait des larmes (cf. Lc 19, 41). Il compatissait aussi à la souffrance des personnes (cf. Mc 6, 34). En voyant pleurer les autres, il était ému et troublé (cf. Jn 11, 33), et lui-même a pleuré la mort d’un ami (cf. Jn 11, 35). Ces manifestations de sa sensibilité montraient jusqu’à quel point son cœur humain était ouvert aux autres.

Expérimenter une émotion n’est pas une chose moralement bonne ou mauvaise en soi.140Cf. Thomas d’Aquin, Somme Théologique I-II, q. 24, art. 1. Commencer à sentir le désir ou le rejet n’est pas peccamineux ni reprochable. C’est l’acte que l’on fait, motivé ou accompagné par une passion, qui est bon ou mauvais. Mais si les sentiments sont cultivés, entretenus, et qu’à cause d’eux nous commettons de mauvaises actions, le mal se trouve dans la décision de les alimenter et dans les actes mauvais qui s’en suivent. Dans la même ligne, le fait que quelqu’un me plaise n’est pas forcément positif. Si avec ce plaisir je cherche à ce que cette personne devienne mon esclave, le sentiment sera au service de mon égoïsme. Croire que nous sommes bons seulement parce que ‘‘nous sentons des choses’’ est une terrible erreur. Il y a des personnes qui se sentent capables d’un grand amour seulement parce qu’elles ont un grand besoin d’affection, mais elles ne savent pas lutter pour le bonheur des autres et vivent enfermées dans leurs propres désirs. Dans ce cas, les sentiments distraient des grandes valeurs et cachent un égocentrisme qui ne permet pas d’avoir une vie de famille saine et heureuse.

D’autre part, si une passion accompagne l’acte libre, elle peut manifester la profondeur de ce choix. L’amour matrimonial conduit à ce que toute la vie émotionnelle devienne un bien pour la famille et soit au service de la vie commune. Une famille arrive à maturité quand la vie émotionnelle de ses membres se transforme en une sensibilité qui ne domine ni n’obscurcit les grandes options et les valeurs, mais plutôt qui respecte la liberté de chacun,141Cf. Ibid., q. 59, art. 5. jaillit d’elle, l’enrichit, l’embellit et la rend plus harmonieuse pour le bien de tous. Dieu aime l’épanouissement de ses enfants

Cela exige un parcours pédagogique, un processus qui inclut des renoncements. C’est une conviction de l’Église qui a été souvent combattue, comme si elle était opposée au bonheur de l’homme. Benoît XVI recueillait ce questionnement avec grande clarté : « l’Église, avec ses commandements et ses interdits, ne nous rend-elle pas amère la plus belle chose de la vie ? N’élève-t-elle pas des panneaux d’interdiction justement là où la joie prévue pour nous par le Créateur nous offre un bonheur qui nous fait goûter par avance quelque chose du Divin ? ».142Lettre enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 3 : AAS 98 (2006), pp. 219-220. Mais il répond que même si les exagérations ou les ascétismes déviés dans le christianisme n’ont pas manqué, l’enseignement officiel de l’Église, fidèle aux Écritures, n’a pas refusé « l’éros comme tel, mais il a déclaré la guerre à sa déformation destructrice, puisque la fausse divinisation de l’éros […] le prive de sa dignité, le déshumanise ».143Ibid., n. 4 : AAS 98 (2006), p. 220.

L’éducation de l’émotivité et de l’instinct est nécessaire, et pour cela, il est parfois indispensable de se fixer des limites. L’excès, le manque de contrôle, l’obsession pour un seul type de plaisirs finissent par affaiblir et affecter le plaisir lui-même,144Cf. Thomas d’Aquin, Somme Théologique I-II, q. 32, art. 7. et portent préjudice à la vie de famille. En vérité, on peut réaliser un beau parcours avec les passions, ce qui signifie les orienter toujours davantage dans un projet de don de soi et d’épanouissement personnel intégral qui enrichisse les relations entre les membres de la famille. Cela n’implique pas de renoncer à des moments de bonheur intense,145Cf. Ibid., II-II, q. 153, art. 2, ad. 2 : « Abundantia delectationis quae est in actu venereo secundum rationem ordinato, non contrariatur medio virtutis ». mais de les assumer comme entrelacés avec d’autres moments de don généreux, d’attente patiente, de fatigue inévitable, d’effort pour un idéal. La vie en famille est tout cela et mérite d’être vécue entièrement.

Certains courants spirituels insistent sur l’élimination du désir pour se libérer de la douleur. Mais nous croyons que Dieu aime l’épanouissement de l’être humain, qu’il a tout créé « afin que nous en jouissions » (1Tm 6, 17). Laissons jaillir la joie face à sa tendresse quand il nous propose : « Mon fils, traite-toi bien […]. Ne te refuse pas le bonheur présent » (Si 14, 11.14). De la même manière, un couple répond à la volonté de Dieu en suivant cette invitation biblique : « Au jour du bonheur, sois heureux » (Qo 7, 14). Le problème, c’est d’être assez libre pour accepter que le plaisir trouve d’autres formes d’expression dans les différents moments de la vie, selon les besoins de l’amour mutuel. Dans ce sens, on peut accueillir la proposition de certains maîtres orientaux qui insistent sur l’élargissement de la conscience, pour ne pas nous trouver piégés dans une expérience très limitée qui nous ferme les perspectives. Cet élargissement de la conscience n’est pas la négation ni la destruction du désir mais sa dilatation et son perfectionnement.

Notes

  1. 140. Cf. Thomas d’Aquin, Somme Théologique I-II, q. 24, art. 1.
  2. 141. Cf. Ibid., q. 59, art. 5.
  3. 142. Lettre enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 3 : AAS 98 (2006), pp. 219-220.
  4. 143. Ibid., n. 4 : AAS 98 (2006), p. 220.
  5. 144. Cf. Thomas d’Aquin, Somme Théologique I-II, q. 32, art. 7.
  6. 145. Cf. Ibid., II-II, q. 153, art. 2, ad. 2 : « Abundantia delectationis quae est in actu venereo secundum rationem ordinato, non contrariatur medio virtutis ».