TheoFonsAux sources de la foi

Amoris Laetitia

AL · François · 2016 · FR · 325 paragraphes · vatican.va ↗

Afin d’éviter toute interprétation déviante, je rappelle que d’aucune manière l’Église ne doit renoncer à proposer l’idéal complet du mariage, le projet de Dieu dans toute sa grandeur : « Les jeunes baptisés doivent être encouragés à ne pas hésiter devant la richesse que le sacrement du mariage procure à leurs projets d’amour, forts du soutien qu’ils reçoivent de la grâce du Christ et de la possibilité de participer pleinement à la vie de l’Église ».354Relatio Synodi 2014, n. 26. La tiédeur, toute forme de relativisme, ou un respect excessif quand il s’agit de le proposer, seraient un manque de fidélité à l’Évangile et également un manque d’amour de l’Église envers ces mêmes jeunes. Comprendre les situations exceptionnelles n’implique jamais d’occulter la lumière de l’idéal dans son intégralité ni de proposer moins que ce que Jésus offre à l’être humain. Aujourd’hui, plus important qu’une pastorale des échecs est l’effort pastoral pour consolider les mariages et prévenir ainsi les ruptures.

Cependant, de notre prise de conscience relative au poids des circonstances atténuantes – psychologiques, historiques, voire biologiques – il résulte que « sans diminuer la valeur de l’idéal évangélique, il faut accompagner avec miséricorde et patience les étapes possibles de croissance des personnes qui se construisent jour après jour » ouvrant la voie à « la miséricorde du Seigneur qui nous stimule à faire le bien qui est possible ».355Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 44 : AAS 105 (2013), p. 1038. Je comprends ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion. Mais je crois sincèrement que Jésus Christ veut une Église attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité : une Mère qui, en même temps qu’elle exprime clairement son enseignement objectif, « ne renonce pas au bien possible, même [si elle] court le risque de se salir avec la boue de la route ».356Ibid., n. 45 : AAS 105 (2013), p. 1039. Les Pasteurs, qui proposent aux fidèles l’idéal complet de l’Évangile et la doctrine de l’Église, doivent les aider aussi à assumer la logique de la compassion avec les personnes fragiles et à éviter les persécutions ou les jugements trop durs ou impatients. L’Évangile lui-même nous demande de ne pas juger et de ne pas condamner (cf. Mt 7, 1 ; Lc 6, 37). Jésus « attend que nous renoncions à chercher ces abris personnels ou communautaires qui nous permettent de nous garder distants du cœur des drames humains, afin d’accepter vraiment d’entrer en contact avec l’existence concrète des autres et de connaître la force de la tendresse. Quand nous le faisons, notre vie devient toujours merveilleuse ».357Ibid., n. 270 : AAS 105 (2013), p. 1128.

Il est providentiel que ces réflexions aient lieu dans le contexte d’une Année Jubilaire consacrée à la miséricorde, car face également aux diverses situations qui affectent la famille, «l’Église a pour mission d’annoncer la miséricorde de Dieu, cœur battant de l’Évangile, qu’elle doit faire parvenir au cœur et à l’esprit de tous. L’Épouse du Christ adopte l’attitude du Fils de Dieu qui va à la rencontre de tous, sans exclure personne ».358Bulle Misericordiae Vultus (11 avril 2015), n. 12 : ASS 107 (2015), p. 407. Elle sait bien que Jésus lui-même se présente comme le Pasteur de cent brebis, non pas de quatre-vingt-dix-neuf. Il les veut toutes. Si on est conscient de cela, il sera possible qu’« à tous, croyants ou loin de la foi, puisse parvenir le baume de la miséricorde comme signe du Règne de Dieu déjà présent au milieu de nous ».359Ibid., n. 5 : p. 402.

Nous ne pouvons pas oublier que « la miséricorde n’est pas seulement l’agir du Père, mais elle devient le critère pour comprendre qui sont ses véritables enfants. En résumé, nous sommes invités à vivre de miséricorde parce qu’il nous a d’abord été fait miséricorde ».360Ibid., n. 9 : p. 405. Il ne s’agit pas d’une offre romantique ou d’une réponse faible face à l’amour de Dieu, qui veut toujours promouvoir les personnes, car « la miséricorde est le pilier qui soutient la vie de l’Église. Dans son action pastorale, tout devrait être enveloppé de la tendresse par laquelle on s’adresse aux croyants. Dans son annonce et le témoignage qu’elle donne face au monde, rien ne peut être privé de miséricorde ».361Ibid., n. 10 : p. 406. Certes, parfois « nous nous comportons fréquemment comme des contrôleurs de la grâce et non comme des facilitateurs. Mais l’Église n’est pas une douane, elle est la maison paternelle où il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile ».362Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 47 : AAS 105 (2013), p. 1040.

L’enseignement de la théologie morale ne devrait pas cesser d’intégrer ces considérations, parce que s’il est vrai qu’il faut préserver l’intégralité de l’enseignement moral de l’Église, on doit toujours mettre un soin particulier à souligner et encourager les valeurs plus hautes et centrales de l’Évangile, 363Cf. ibid., nn. 36-37: AAS 105 (2013), p. 1035. surtout la primauté de la charité comme réponse à l’initiative gratuite de l’amour de Dieu. Parfois, il nous coûte beaucoup de faire place à l’amour inconditionnel de Dieu dans la pastorale. 364Peut-être par scrupule, sous couvert d’un grand souci de fidélité à la vérité, certains prêtres exigent-t-ils des pénitents une promesse d’amendement sans aucune ombre, et ainsi la miséricorde est ensevelie par la recherche d’une justice supposée pure. À ce sujet, il vaut la peine de rappeler l’enseignement de saint Jean-Paul II qui a affirmé que la probabilité d’une nouvelle chute « ne nuit pas à l’authenticité de la résolution » : (Lettre au Card. William W. Baum à l’occasion du cours annuel sur le for interne organisé par la Pénitencerie Apostolique (22 mars 1996), n. 5 : Insegnamenti, XIX, 1 [1996], p. 589). Nous posons tant de conditions à la miséricorde que nous la vidons de son sens concret et de signification réelle, et c’est la pire façon de liquéfier l’Évangile. Sans doute, par exemple, la miséricorde n’exclut pas la justice et la vérité, mais avant tout, nous devons dire que la miséricorde est la plénitude de la justice et la manifestation la plus lumineuse de la vérité de Dieu. C’est pourquoi, il convient toujours de considérer que « toutes les notions théologiques qui, en définitive, remettent en question la toute-puissance de Dieu, et en particulier sa miséricorde, sont inadéquates ».365Commission Théologique Internationale, L’espérance de salut pour les enfants qui meurent sans baptême (19 avril 2007), n. 2.

Cela nous offre un cadre et un climat qui nous empêchent de développer une morale bureaucratique froide en parlant des thèmes les plus délicats, et nous situe plutôt dans le contexte d’un discernement pastoral empreint d’amour miséricordieux, qui tend toujours à comprendre, à pardonner, à accompagner, à attendre, et surtout à intégrer. C’est la logique qui doit prédominer dans l’Église, pour « faire l’expérience d’ouvrir le cœur à ceux qui vivent dans les périphéries existentielles les plus différentes ».366Bulle Misericordiae Vultus (11 avril 2015), n. 15 : ASS 107 (2015), p. 409. J’invite les fidèles qui vivent des situations compliquées, à s’approcher avec confiance de leurs pasteurs ou d’autres laïcs qui vivent dans le dévouement au Seigneur pour s’entretenir avec eux. Ils ne trouveront pas toujours en eux la confirmation de leurs propres idées ou désirs, mais sûrement, ils recevront une lumière qui leur permettra de mieux saisir ce qui leur arrive et pourront découvrir un chemin de maturation personnelle. Et j’invite les pasteurs à écouter avec affection et sérénité, avec le désir sincère d’entrer dans le cœur du drame des personnes et de comprendre leur point de vue, pour les aider à mieux vivre et à reconnaître leur place dans l’Église.

Notes

  1. 354. Relatio Synodi 2014, n. 26.
  2. 355. Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 44 : AAS 105 (2013), p. 1038.
  3. 356. Ibid., n. 45 : AAS 105 (2013), p. 1039.
  4. 357. Ibid., n. 270 : AAS 105 (2013), p. 1128.
  5. 358. Bulle Misericordiae Vultus (11 avril 2015), n. 12 : ASS 107 (2015), p. 407.
  6. 359. Ibid., n. 5 : p. 402.
  7. 360. Ibid., n. 9 : p. 405.
  8. 361. Ibid., n. 10 : p. 406.
  9. 362. Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 47 : AAS 105 (2013), p. 1040.
  10. 363. Cf. ibid., nn. 36-37: AAS 105 (2013), p. 1035.
  11. 364. Peut-être par scrupule, sous couvert d’un grand souci de fidélité à la vérité, certains prêtres exigent-t-ils des pénitents une promesse d’amendement sans aucune ombre, et ainsi la miséricorde est ensevelie par la recherche d’une justice supposée pure. À ce sujet, il vaut la peine de rappeler l’enseignement de saint Jean-Paul II qui a affirmé que la probabilité d’une nouvelle chute « ne nuit pas à l’authenticité de la résolution » : (Lettre au Card. William W. Baum à l’occasion du cours annuel sur le for interne organisé par la Pénitencerie Apostolique (22 mars 1996), n. 5 : Insegnamenti, XIX, 1 [1996], p. 589).
  12. 365. Commission Théologique Internationale, L’espérance de salut pour les enfants qui meurent sans baptême (19 avril 2007), n. 2.
  13. 366. Bulle Misericordiae Vultus (11 avril 2015), n. 15 : ASS 107 (2015), p. 409.