Les réponses reçues aux deux questionnaires qui ont été envoyés pendant le parcours synodal, ont mentionné les situations très diverses qui présentent de nouveaux défis. En plus de celles déjà indiquées, beaucoup ont concerné la fonction éducative, rendue difficile parce que les parents arrivent à la maison fatigués et sans envie de parler ; dans de nombreuses familles, il n’y a même plus l’habitude de manger ensemble, et une grande variété d’offres de distractions abonde, en plus de l’addiction à la télévision. Cela rend difficile la transmission de la foi de parents à enfants. D’autres ont fait remarquer que les familles souffrent souvent d’une grande anxiété. Il semble qu’il y a plus de préoccupation pour prévenir les problèmes futurs que pour partager le présent. Ceci – qui est une question culturelle – s’aggrave en raison d’un avenir professionnel incertain, de l’insécurité économique, ou de la crainte pour l’avenir des enfants.
La toxicomanie a aussi été mentionnée comme une des plaies de notre époque, qui fait souffrir de nombreuses familles et finit souvent par les détruire. Il en est de même en ce qui concerne l’alcoolisme, le jeu et d’autres addictions. La famille pourrait être un lieu de prévention et de protection, mais la société et la politique tardent à se rendre compte qu’une famille en péril « perd la capacité de réaction pour aider ses membres […]. Nous notons les graves conséquences de cette rupture dans les familles brisées, les enfants déracinés, les personnes âgées abandonnées, les enfants orphelins alors que leurs parents sont vivants, les adolescents et les jeunes désorientés et sans protection ».38Conférence des Évêques d’Argentine, Navega mar adentro (31 mai 2003), n. 42. Comme l’ont indiqué les Évêques du Mexique, il y a de tristes situations de violence familiale qui constituent le terreau de nouvelles formes d’agressivité sociale, parce que « les relations familiales aussi expliquent la prédisposition d’une personne violente. Les familles qui influent pour cela sont celles qui ont une communication déficiente ; dans celles où les attitudes défensives prédominent, où leurs membres ne se soutiennent pas entre eux ; dans celles où il n’y a pas d’activités familiales qui favorisent la participation, dans celles où les relations entre les parents deviennent souvent conflictuelles et violentes, et dans celles où les relations parents-enfants se caractérisent par des attitudes hostiles. La violence intrafamiliale est une école de ressentiment et de haine dans les relations humaines de base ».39Conférence Épiscopale du Mexique, Que en Cristo Nuestra Paz México tenga vida digna (15 février 2009), n. 67.
Personne ne peut penser qu’affaiblir la famille comme société naturelle fondée sur le mariage soit une chose qui favorise la société. C’est le contraire qui arrive : cela porte préjudice à la maturation des enfants, à la culture des valeurs communautaires, et au développement moral des villes et des villages. On ne se rend plus clairement compte que seule l’union exclusive et indissoluble entre un homme et une femme remplit une fonction sociale pleine, du fait qu’elle est un engagement stable et permet la fécondité. Nous devons reconnaître la grande variété des situations familiales qui peuvent offrir une certaine protection, mais les unions de fait, ou entre personnes du même sexe, par exemple, ne peuvent pas être placidement comparées au mariage. Aucune union précaire ou excluant la procréation n’assure l’avenir de la société. Mais qui s’occupe aujourd’hui de soutenir les familles, de les aider à surmonter les dangers qui les menacent, de les accompagner dans leur rôle éducatif, d’encourager la stabilité de l’union conjugale ?
« Dans certaines sociétés subsiste encore la pratique de la polygamie, et, dans d’autres contextes, celle des mariages arrangés [...]. Dans de nombreux contextes, et pas seulement en Occident, se diffuse largement la pratique de la vie en commun avant le mariage ou même de la cohabitation sans aspirer à un lien institutionnel ».40Relatio finalis 2015, n. 25. En différents pays, la législation facilite l’accroissement d’une multiplicité d’alternatives, de sorte qu’un mariage avec ses notes d’exclusivité, d’indissolubilité et d’ouverture à la vie finit par apparaître comme une offre obsolète parmi beaucoup d’autres. En de nombreux pays, une destruction juridique de la famille progresse, tendant à adopter des formes basées quasi exclusivement sur le paradigme de l’autonomie de la volonté. S’il est juste et légitime de rejeter de vieilles formes de la famille ‘‘traditionnelle’’, caractérisées par l’autoritarisme, y compris par la violence, cela ne devrait pas conduire à la dépréciation du mariage mais à la redécouverte de son véritable sens et à sa rénovation. La force de la famille « réside essentiellement dans sa capacité d’aimer et d’enseigner à aimer. Aussi blessée soit-elle, une famille pourra toujours grandir en s’appuyant sur l’amour ».41Relatio finalis 2015, n. 10.
Par cet bref panorama de la réalité, je désire souligner que, bien que de notables améliorations aient eu lieu dans la reconnaissance des droits des femmes à intervenir dans l’espace public, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir dans certains pays. On n’a pas fini d’éradiquer des coutumes inacceptables. Je souligne la violence honteuse qui parfois s’exerce sur les femmes, les abus dans le cercle familial et diverses formes d’esclavage, qui ne constituent pas une démonstration de force masculine, mais une lâche dégradation. La violence verbale, physique et sexuelle qui s’exerce sur les femmes dans certaines familles contredit la nature même de l’union conjugale. Je pense à la grave mutilation génitale de la femme dans certaines cultures, mais aussi à l’inégalité d’accès à des postes de travail dignes et aux lieux où se prennent les décisions. L’histoire porte les marques des excès des cultures patriarcales où la femme était considérée comme de seconde classe ; mais rappelons aussi le phénomène des mères porteuses, ou « l’instrumentalisation et la marchandisation du corps féminin dans la culture médiatique actuelle ».42Catéchèse (22 avril 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française, 23 avril 2015, p. 2. Certains considèrent que beaucoup de problèmes actuels sont apparus à partir de l’émancipation de la femme. Mais cet argument n’est pas valide, « cela est faux, ce n’est pas vrai ! C’est une forme de machisme ».43Catéchèse (29 avril 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française, 30 avril 2015, p. 2. L’égale dignité entre l’homme et la femme nous pousse à nous réjouir que les vieilles formes de discrimination soient dépassées, et qu’au sein des familles un effort de réciprocité se réalise. Même si des formes de féminisme, qu’on ne peut juger adéquates, apparaissent, nous admirons cependant une œuvre de l’Esprit dans la reconnaissance plus claire de la dignité de la femme et de ses droits.
« L’homme revêt un rôle tout aussi décisif dans la vie de la famille, en se référant plus particulièrement à la protection et au soutien de l’épouse et des enfants. Beaucoup d’hommes sont conscients de l’importance de leur rôle dans la famille et le vivent avec les qualités spécifiques du caractère masculin. L’absence du père marque gravement la vie familiale, l’éducation des enfants et leur insertion dans la société. Son absence peut être physique, affective, cognitive et spirituelle. Cette carence prive les enfants d’un modèle de référence du comportement paternel ».44Relatio finalis 2015, n. 28.
Un autre défi apparaît sous diverses formes d’une idéologie, généralement appelée ‘‘gender’’, qui « nie la différence et la réciprocité naturelle entre un homme et une femme. Elle laisse envisager une société sans différence de sexe et sape la base anthropologique de la famille. Cette idéologie induit des projets éducatifs et des orientations législatives qui encouragent une identité personnelle et une intimité affective radicalement coupées de la diversité biologique entre masculin et féminin. L’identité humaine est laissée à une option individualiste, qui peut même évoluer dans le temps ».45Ibid., n. 8. Il est inquiétant que certaines idéologies de ce type, qui prétendent répondre à des aspirations parfois compréhensibles, veulent s’imposer comme une pensée unique qui détermine même l’éducation des enfants. Il ne faut pas ignorer que « le sexe biologique (sex) et le rôle socioculturel du sexe (gender), peuvent être distingués, mais non séparés ».46Ibid., n. 58. D’autre part, « la révolution biotechnologique dans le domaine de la procréation humaine a introduit la possibilité de manipuler l’acte d’engendrer, en le rendant indépendant de la relation sexuelle entre un homme et une femme. De la sorte, la vie humaine et la parentalité sont devenues des réalités qu’il est possible de faire ou de défaire, principalement sujettes aux désirs des individus ou des couples, qui ne sont pas nécessairement hétérosexuels ou mariés ».47Ibid., n. 33. Une chose est de comprendre la fragilité humaine ou la complexité de la vie, autre chose est d’accepter des idéologies qui prétendent diviser les deux aspects inséparables de la réalité. Ne tombons pas dans le péché de prétendre nous substituer au Créateur. Nous sommes des créatures, nous ne sommes pas tout-puissants. La création nous précède et doit être reçue comme un don. En même temps, nous sommes appelés à sauvegarder notre humanité, et cela signifie avant tout l’accepter et la respecter comme elle a été créée.
Je rends grâce à Dieu du fait que beaucoup de familles, qui sont loin de se considérer comme parfaites, vivent dans l’amour, réalisent leur vocation et vont de l’avant, même si elles tombent souvent en chemin. Un stéréotype de la famille idéale ne résulte pas des réflexions synodales, mais il s’en dégage un collage qui interpelle, constitué de nombreuses réalités différentes, remplies de joies, de drames, et de rêves. Les réalités qui nous préoccupent sont des défis. Ne tombons pas dans le piège de nous épuiser en lamentations auto-défensives, au lieu de réveiller une créativité missionnaire. Dans toutes les situations « l’Église ressent la nécessité de dire une parole de vérité et d’espérance [...]. Les grandes valeurs du mariage et de la famille chrétienne correspondent à la recherche qui traverse l’existence humaine ».48Relatio Synodi 2014, n. 11. Si nous voyons beaucoup de difficultés, elles sont – comme l’ont dit les Évêques de Colombie – un appel à « libérer en nous les énergies de l’espérance, en les traduisant en rêves prophétiques, en actions qui transforment et en imagination de la charité ».49Conférence des Évêques de Colombie, A tiempos dificiles, colombianos nuevos (13 février 2003), n. 3.