Même si les parents ont besoin de l’école pour assurer une instruction de base à leurs enfants, ils ne peuvent jamais déléguer complètement leur formation morale. Le développement affectif et moral d’une personne exige une expérience fondamentale : croire que ses propres parents sont dignes de confiance. Cela constitue une responsabilité éducative : par l’affection et le témoignage, créer la confiance chez les enfants, leur inspirer un respect plein d’amour. Lorsqu’un enfant ne sent plus qu’il est précieux pour ses parents bien qu’il ne soit pas sans défaut, ou ne perçoit pas qu’ils nourrissent une préoccupation sincère pour lui, cela crée des blessures profondes qui sont à l’origine de nombreuses difficultés dans sa maturation. Cette absence, cet abandon affectif, provoque une douleur plus profonde qu’une éventuelle correction qu’il reçoit pour une mauvaise action.
La tâche des parents inclut une éducation de la volonté et un développement de bonnes habitudes et de tendances affectives au bien. Cela implique qu’elles soient présentées comme des comportements désirables à apprendre et des tendances à développer. Mais il s’agit toujours d’un processus qui part de ce qui est imparfait vers ce qui est plus accompli. Le désir de s’adapter à la société ou l’habitude de renoncer à une satisfaction immédiate pour s’adapter à une norme et assurer une bonne cohabitation, est déjà en lui-même une valeur initiale qui crée des dispositions pour s’élever ensuite vers des valeurs plus hautes. La formation morale devrait toujours se réaliser par des méthodes actives et par un dialogue éducatif qui prend en compte la sensibilité et le langage propres aux enfants. En outre, cette formation doit se réaliser de façon inductive, de telle manière que l’enfant puisse arriver à découvrir par lui-même la portée de certaines valeurs, principes et normes, au lieu de se les voir imposées comme des vérités irréfutables.
Pour bien agir, il ne suffit pas de ‘‘bien juger’’ ou de savoir clairement ce qu’on doit faire – même si cela est prioritaire –. Bien des fois, nous sommes incohérents par rapport à nos propres convictions, même lorsqu’elles sont solides. La conscience a beau nous dicter un jugement moral déterminé, dans certaines circonstances d’autres choses qui nous attirent ont plus de pouvoir, si nous ne sommes pas parvenus à ce que le bien saisi par l’esprit s’enracine en nous en tant qu’une profonde tendance affective, comme une disposition au bien qui pèse plus que d’autres attractions, et qui nous conduise à percevoir que ce que nous considérons comme bien l’est également ‘‘pour nous’’ ici et maintenant. Une formation éthique efficace implique de montrer à la personne jusqu’à quel point il lui convient de bien agir. Aujourd’hui, ordinairement, il est inefficace de demander quelque chose qui exige un effort et des renoncements, sans indiquer clairement le bien qui peut en résulter.
Il est nécessaire de développer des habitus. De même, les habitudes acquises depuis l’enfance ont une fonction positive, en aidant à ce que les grandes valeurs intériorisées se traduisent par des comportements extérieurs sains et stables. On peut avoir des sentiments sociables et une bonne disposition envers les autres, mais si pendant longtemps on n’a pas été habitué, grâce à l’insistance des adultes, à dire ‘‘s’il vous plaît’’, ‘‘pardon’’, ‘‘merci’’, la bonne disposition intérieure ne se traduira pas facilement en ces expressions. Le renforcement de la volonté et la répétition d’actions déterminées construisent la conduite morale, et sans la répétition consciente, libre et valorisée de certains bons comportements, l’éducation à cette conduite n’est pas achevée. Les motivations, ou bien l’attraction que nous sentons pour une valeur déterminée, ne deviennent pas une vertu sans ces actes adéquatement motivés.
La liberté est une chose merveilleuse, mais nous pouvons l’abîmer. L’éducation morale est une formation à la liberté à travers des propositions, des motivations, des applications pratiques, des stimulations, des récompenses, des exemples, des modèles, des symboles, des réflexions, des exhortations, des révisions de la façon d’agir et des dialogues qui aident les personnes à développer ces principes intérieurs stables qui conduisent à faire spontanément le bien. La vertu est une conviction transformée en un principe intérieur et stable d’action. La vie vertueuse, par conséquent, construit la liberté, la fortifie et l’éduque, en évitant que la personne devienne esclave de tendances compulsives déshumanisantes et antisociales. En effet, la dignité humaine même exige que chacun « agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle ».293Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, sur l’Église dans le monde de ce temps, n. 17. La valeur de la sanction comme stimulation
De même, il est indispensable de sensibiliser l’enfant ou l’adolescent afin qu’il se rende compte que les mauvaises actions ont des conséquences. Il faut éveiller la capacité de se mettre à la place de l’autre et de compatir à sa souffrance lorsqu’on lui a causé du tort. Certaines sanctions – pour des comportements antisociaux agressifs – peuvent atteindre en partie cet objectif. Il est important d’orienter l’enfant avec fermeté afin qu’il demande pardon et répare le tort causé aux autres. Quand le parcours éducatif porte ses fruits dans une maturation de la liberté personnelle, l’enfant lui-même à un moment donné commencera à reconnaître avec gratitude qu’il a été bon pour lui de grandir dans une famille et même de souffrir des exigences liées à tout processus de formation.
La correction est une stimulation lorsqu’on valorise et reconnaît aussi les efforts et que l’enfant découvre que ses parents gardent une confiance patiente. Un enfant puni avec amour sent qu’il est pris en compte, perçoit qu’il est quelqu’un, réalise que ses parents reconnaissent ses possibilités. Cela n’exige pas que les parents soient sans défauts, mais qu’ils sachent reconnaître avec humilité leurs limites et montrent leurs propres efforts pour être meilleurs. Mais l’un des témoignages dont les enfants ont besoin de la part des parents est de voir que ceux-ci ne se laissent pas mener par la colère. L’enfant coupable d’une mauvaise action doit être repris, mais jamais comme un ennemi ou comme celui sur lequel l’on décharge sa propre agressivité. En outre, un adulte doit reconnaître que certaines mauvaises actions sont liées à la fragilité et aux limites propres à l’âge. Par conséquent, une attitude constamment répressive serait nuisible ; elle n’aiderait pas à se rendre compte de la gravité différente des actions et provoquerait du découragement ainsi que de l’irritation : « Parents, n'exaspérez pas vos enfants » (Ep 6, 4 ; cf. Col 3, 21).
Il est fondamental que la discipline ne devienne pas une inhibition du désir, mais une stimulation pour aller toujours plus loin. Comment allier la discipline à l’inquiétude intérieure ? Comment faire pour que la discipline soit une limite constructive du chemin qu’un enfant doit emprunter et non un mur qui l’annihile ou une dimension de l’éducation qui le castre ? Il faut savoir trouver un équilibre entre deux extrêmes pareillement nocifs : l’un serait de prétendre construire un monde à la mesure des désirs de l’enfant, qui grandit en se sentant sujet de droits mais non de responsabilités. L’autre extrême serait de l’amener à vivre sans conscience de sa dignité, de son identité unique et de ses droits, torturé par les devoirs et aux aguets pour réaliser les désirs d’autrui.