Saint Jean-Paul II a rappelé que le chômage est un mal grave qui, surtout lorsqu’il prend des proportions massives, peut devenir une véritable calamité sociale, qui interpelle tout particulièrement la responsabilité de l’État. 153Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Laborem exercens (14 septembre 1981), n. 18 : AAS 73 (1981), pp. 622-625. Aujourd’hui, dans la quatrième révolution industrielle, cette préoccupation s’accentue car l’innovation n’est souvent accueillie qu’en fonction de la réduction des coûts et de l’augmentation des profits. 154Cf. François, Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 109 : AAS 107 (2015), p. 891. Dans certains contextes, il est réaliste de craindre une contraction significative et rapide des emplois disponibles, avec un effet domino qui touche profondément les familles, les jeunes et les économies locales. Dans de nombreux secteurs, cela se traduit déjà par de nouvelles formes de précarité et d’inégalité, avec des rémunérations très élevées pour une minorité hautement spécialisée et des salaires de plus en plus bas pour une grande partie de la population active.
Il est certes souhaitable que la technologie soulage l’homme de certains travaux particulièrement pénibles, répétitifs ou dangereux et qu’elle apporte un soutien intelligent à l’activité humaine, mais la règle générale doit rester la protection des emplois et du rôle irremplaçable de la personne. La recherche d’un profit plus élevé ne peut justifier des choix qui sacrifient systématiquement l’emploi, car la personne humaine est une fin et non un moyen, et l’ordre économique doit rester soumis à sa dignité et au bien commun.
Parallèlement nous devons reconnaître que chaque transition réelle s’opère par à-coups : elle est inégale, fragmentaire, parfois conflictuelle. Il n’existe donc pas de modèle de changement unique ni de solution globale : il existe des territoires et des histoires qui exigent des réponses différentes. Compte tenu des inégalités qui caractérisent notre monde, la diffusion de l’IA et des systèmes informatiques produit des effets différents selon les lieux. Les sociétés riches s’automatisent rapidement et de manière chaotique, réduisant le besoin de main-d’œuvre, ce qui engendre des zones de chômage et des frictions institutionnelles. De vastes régions du monde, en revanche, restent prisonnières d’économies hybrides où le travail humain sous-payé et des technologies partielles coexistent sans jamais vraiment se transformer. Ces territoires deviennent des réservoirs de main-d’œuvre précaire et des foyers d’instabilité et de migrations forcées. Les solutions doivent donc être trouvées aux niveaux national et local, en impliquant les communautés intermédiaires. Il faut des outils capables de s’adapter : des modèles articulés, des expérimentations locales, des redistributions progressives, de nouveaux droits d’accès aux biens essentiels. Sans rechercher une harmonie abstraite, il s’agit de construire des formes concrètes de coexistence humaine dans cette transformation.
Le travail reste une dimension fondamentale de l’expérience humaine : non pas seulement un moyen de subsistance, mais aussi un lieu d’expression, de relations et de contribution à la communauté. C’est pourquoi les problèmes liés au travail ne concernent pas uniquement le revenu nécessaire à la survie des familles. Une société qui ne garantirait du travail qu’à une petite partie de la population exposerait beaucoup de personnes à une situation d’inactivité forcée, d’absence de responsabilités, de manque d’engagement et de stimuli quotidiens, avec pour conséquence un appauvrissement humain et culturel en contradiction avec le niveau élevé de développement technique. Nous serions alors confrontés à un paradoxe de progrès matériel et de régression anthropologique, dans lequel les conditions d’une paix sociale juste et stable viendraient à manquer. C’est pourquoi la Doctrine sociale de l’Église insiste sur le fait que l’accès au travail pour tous doit rester un objectif prioritaire des politiques publiques et des processus économiques, un critère d’évaluation de la qualité humaine d’un modèle de développement. 155Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 32 : AAS 101 (2009), p. 666. D’ailleurs, dans les régions du monde où le travail tend à diminuer ou à se transformer radicalement sous l’effet de processus technologiques et organisationnels qui échappent au contrôle démocratique, il est nécessaire de repenser le travail lui-même et sa relation avec la citoyenneté, afin que l’absence d’emploi ne compromette pas la participation sociale.
À la lumière de cette conviction nous pouvons également relire l’histoire de la Doctrine sociale de l’Église après Rerum novarum. Les initiatives nées dans ce sillage – associations, syndicats, coopératives, œuvres caritatives – ont contribué de manière décisive à améliorer la législation du travail, à protéger les plus vulnérables et à promouvoir des conditions plus humaines. 156Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n. 268. Aujourd’hui, cependant, ces instruments ne suffisent plus à eux seuls face aux transformations induites par l’IA, la nouvelle organisation des marchés et une compétitivité qui se soucie rarement de la durabilité sociale. Un nouvel effort concerté des responsables politiques, des organisations de travailleurs, du monde des entreprises et de la communauté scientifique est nécessaire pour élaborer rapidement des règles et des protections adéquates et partagées, y compris au niveau international. 157Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 64 : AAS 101 (2009), p. 698. Les organisations syndicales, que l’Église a toujours soutenues, sont appelées à s’ouvrir aux nouvelles formes de travail et aux nouveaux travailleurs, afin de les représenter et de les défendre dans un contexte où, sans choix courageux, se profilent davantage de pauvreté et d’inégalités, avec une multitude d’exclus entourés de machines et de systèmes automatisés qui ont pris leur place.
Dans cette transition, il ne suffit pas de réagir lorsque des emplois disparaissent, mais il faut anticiper la transformation. Une voie envisageable consiste tout d’abord à fixer des critères sociaux pour l’innovation : toute mise en place de l’automatisation et de l’IA devrait s’accompagner de mesures vérifiables en matière de protection de l’emploi, de reconversion professionnelle et de participation des travailleurs, afin que la technologie vise à libérer du temps et des capacités humaines, et non à générer de l’exclusion. Deuxièmement, il est nécessaire que des politiques actives rendent accessibles à tous la formation continue et les transitions professionnelles, sans faire peser sur les individus l’intégralité du coût de l’adaptation aux transformations. Enfin, il faut une responsabilité des entreprises qui inclue la qualité et la dignité du travail parmi les indicateurs de réussite. Lorsque ces conditions sont réunies, l’innovation peut devenir l’alliée d’un travail plus sûr, plus créatif et plus digne ; lorsqu’elles font défaut, elle tend à se transformer en une accélération de l’injustice.