Après avoir abordé les thèmes de la vérité et de l’éducation, du travail et de la famille, nous devons maintenant nous pencher sur l’impact de la révolution numérique sur la liberté humaine, en réfléchissant à la manière d’affronter tant les risques liés à la psychologie individuelle que les grands drames sociaux. Il ne faut pas sous-estimer les formes les plus subtiles de dépendance liées à l’économie numérique de l’attention, où les plateformes et les services sont conçus pour capter le temps et le regard des utilisateurs, en exploitant leurs fragilités et en affaiblissant leur liberté intérieure. Lorsque des modèles commerciaux prospèrent sur la faiblesse humaine, la personne est traitée comme un moyen et non comme une fin, et ceux qui conçoivent ou financent ces systèmes assument une responsabilité morale à laquelle ils ne peuvent se soustraire. Il est urgent de promouvoir une utilisation des technologies qui renforce la liberté intérieure : éducation à la sobriété numérique, protection des mineurs et lutte contre les modèles qui prospèrent sur la vulnérabilité.
Un autre risque, moins visible mais non moins grave, est celui du contrôle social, rendu possible par la collecte massive de données et l’utilisation de systèmes algorithmiques. Lorsque chaque geste laisse des traces – déplacements, achats, relations, préférences –, un nouveau pouvoir se crée : celui de profiler, de prévoir et d’orienter les comportements, souvent sans que les personnes en aient pleinement conscience. Si ces données sont utilisées pour prendre des décisions qui ont une incidence sur des opportunités concrètes (accès au crédit, recrutement, services), on risque de porter atteinte à la liberté et de discriminer les plus vulnérables. De plus, le contrôle ne passe pas seulement par des interdictions explicites, mais par l’architecture de la visibilité : ce qui est amplifié ou rendu invisible, ce qui est récompensé ou pénalisé, finit par façonner les opinions et les choix, générant conformisme et autocensure. C’est pourquoi la liberté, à l’ère numérique, n’est pas seulement une question intérieure : elle est aussi une question publique, qui exige des règles claires, de la transparence, des voies de recours et des limites proportionnées à l’utilisation de technologies intrusives, afin que la technique reste au service de la personne et ne devienne pas une forme d’emprise des consciences.
À l’origine de ces problèmes se trouve une mentalité technocratique et post-humaniste qui tend à considérer la personne comme un objet manipulable ou une ressource à optimiser, 172Cf. François, Message pour la célébration de la 48e Journée Mondiale de la Paix (8 décembre 2014), n. 4 : AAS 107 (2015), pp. 70-71. en éliminant tout ce qui fixe des limites à la maximisation du profit : ce qui compte, c’est l’efficacité, et non le respect de la liberté et de la dignité humaine. Certains courants post-humanistes vont même jusqu’à envisager des êtres humains “de seconde classe”, au service des intérêts d’élites qui se perçoivent comme supérieures : une perspective inquiétante, d’autant plus grave lorsqu’elle s’associe à des outils technologiques qui amplifient de manière exponentielle le pouvoir de contrôle et de sélection. De même certaines logiques d’endettement structurel qui maintiennent des peuples entiers dans des conditions de dépendance, révèlent la même mentalité en acceptant, sous de nouvelles formes, des relations de subordination proches de l’esclavage. Briser les chaînes des nouvelles formes d’esclavage
Cette vision déformée de la personne se traduit aujourd’hui par diverses formes d’asservissement directement liées à l’économie numérique. Rien, dans le monde de l’IA, n’est immatériel ou magique. Chaque réponse qui semble immédiate et parfaite provient d’une longue chaîne de médiations, d’un vaste réseau de ressources naturelles, d’infrastructures énergétiques et, surtout, de personnes. Une part importante du fonctionnement de l’économie numérique repose sur le travail silencieux de millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles mais essentielles : étiquetage des données, modération des contenus – souvent très mauvais –, apprentissage des modèles. Dans de nombreux cas il s’agit de jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent laborieusement pour un salaire de misère. À cette fatigue invisible s’ajoute celle, encore plus brutale, de l’extraction des ressources nécessaires à la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA. Dans certaines régions du monde, des enfants et des adolescents travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares. Des corps marqués, mutilés, utilisés pour que le flux de calcul ne s’interrompe jamais. En outre, des réseaux criminels utilisent des plateformes en ligne, des systèmes de messagerie, des paiements anonymes et des techniques de profilage pour recruter, contrôler et déplacer des victimes de la traite, fréquemment mineures, transformant hommes et femmes en “données” à tracer et en “colis” à déplacer au sein des mêmes circuits numériques qui soutiennent une grande partie de l’économie mondiale. Cette réalité interpelle profondément la conscience morale de notre temps. Il ne suffit pas d’invoquer l’efficacité, ni de célébrer les bienfaits de l’innovation, s’ils reposent sur une chaîne d’exploitation qui reste délibérément invisible. Si une technologie promet l’émancipation mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le principe fondamental de la dignité de la personne.
La lutte contre les nouvelles formes d’esclavage constitue un test décisif pour le discernement éthique de l’IA et de la transformation numérique. Dans le sillage de la tradition inaugurée par Léon XIII, l’Église renouvelle sa condamnation ferme de toute forme d’esclavage, de traite et de marchandisation des personnes, et rappelle l’urgence d’un vaste mouvement de réflexion et d’action qui place au centre la dignité inaliénable de chaque être humain et le bien commun comme fins de la société et comme critères de tout choix personnel, social et politique. Sans cette réflexion éthique et humanisante, le pouvoir croissant des systèmes numériques risque de nous conduire vers de nouvelles atrocités, non moins honteuses que celles du passé que nous déplorons aujourd’hui, alors que nous continuons à nous présenter comme des sociétés “avancées” et “civilisées”.
La traite doit être reconnue comme une forme contemporaine d’esclavage et comme une atteinte grave à la dignité humaine ; ne pas réagir avec fermeté ou tolérer de quelque manière que ce soit ces pratiques revient, dans une certaine mesure, à se rendre aujourd’hui complice des fautes commises hier, lorsque l’esclavage était justifié ou passé sous silence. 173Cf. Commission Théologique Internationale, Mémoire et réconciliation : l’Église et les fautes du passé, Cité du Vatican 2000, 5. 3.
Au fur et à mesure que sa doctrine mûrissait, l’Église a progressivement pris conscience de la gravité de ces réalités. Il est vrai que les événements du passé ne peuvent être jugés hors du contexte historique, comme si tous les critères qui se sont affinés au fil du temps avaient toujours existé. Cependant, nous ne pouvons nier ni minimiser le retard avec lequel l’Église et la société ont condamné le fléau de l’esclavage. Si, dans l’Antiquité et au Moyen Âge, de nombreuses personnes et institutions ecclésiastiques avaient des esclaves, dès l’époque moderne, le Siège Apostolique romain, sollicité par les demandes des souverains, est intervenu à plusieurs reprises pour réglementer et légitimer les modalités de soumission et, dans certains cas, de réduction en esclavage des “infidèles”. 174Ainsi dans les Bulles Sicut dudum (13 janvier 1435) et Etsi suscepti (9 janvier 1442) d’Eugène IV et dans les Bulles Dum diversas (18 juin 1452) et Romanus Pontifex (8 janvier 1455) de Nicolas V. Les pressions politiques et, parfois aussi, économiques ont pris le pas sur les exigences évangéliques. L’évangélisation fut fréquemment mise de côté ou mal interprétée en fonction des ingérences des pouvoirs temporels, relativisant l’incompatibilité de l’esclavage avec la conscience chrétienne. Il faut attendre le XIX e siècle pour trouver une condamnation formelle, absolue et universelle de l’esclavage, notamment avec Léon XIII. 175Cf. Léon XIII, Lett. enc. In plurimis (5 mai 1888) : Acta Leonis XIII, VIII, Rome, 1889, pp. 169-192. Il faut noter qu’en 1866 encore, le Saint-Office distinguait entre aspects immoraux et moraux de la servitude, sans la condamner pleinement : Rome, Archives du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Instr. 1293 : Instruction du Saint-Office sur divers doutes de Mgr Massaia, Vicaire Apostolique dans le pays des Galla, avril 1866, réponse à la question n. 15. Cela constitue un exemple clair de l’évolution de la compréhension, par l’Église, des vérités éternelles de la Révélation dont elle est la gardienne. Bien que l’on ne trouve pas d’homogénéité dans la question en soi – l’Église ayant longtemps toléré l’esclavage et n’en étant venue qu’ensuite à le condamner de manière absolue –, il existe une continuité, tout au long de l’histoire, de la conviction de la dignité de chaque être humain, crée à l’image de Dieu, même si, en dix-huit siècles, l'Église n’est pas parvenue à en exprimer officiellement l’incompatibilité totale avec l’esclavage. Il s’agit d’une blessure dans la mémoire chrétienne de laquelle nous ne pouvons nous considérer étrangers. 176Cf. Saint Jean-Paul II, Bulle Incarnationis mysterium (29 novembre 1998), n. 11 : AAS 91 (1999), pp. 139-141. Il est inévitable d’éprouver une profonde douleur en considérant l’énorme souffrance et l’humiliation que l’esclavage a signifiées pour tant de personnes, infiniment aimées par le Seigneur, en contraste avec leur dignité sans limites. C’est pourquoi, au nom de l’Église, je demande sincèrement pardon.
C’est précisément pour cette raison que le souvenir de la complicité et de l’aveuglement d’hier, face à l’injustice de l’esclavage, devient pour nous un appel à la vigilance : ce que nous avons appris doit se traduire en discernement et responsabilité dans le présent. Si nous ne voulons pas avoir à demander pardon à l’avenir pour ne pas avoir été fidèles au trésor de la dignité humaine que renferme notre foi, c’est à nous aujourd’hui d’être directs et fermes dans la dénonciation de la traite sous ses multiples formes et de soutenir, pas à pas, aux côtés de tous ceux qui s’y engagent, des parcours concrets de prévention, de protection, de libération et de réhabilitation.
Le colonialisme revêt de nos jours un visage inédit. Il ne domine pas seulement les corps, mais s’approprie les données, transformant les vies personnelles en informations exploitables. Des territoires entiers, en particulier ceux de moindre importance géopolitique et de plus grande fragilité structurelle, sont actuellement traversés par une nouvelle logique d’extraction : celle des flux sanitaires, profils épidémiologiques, cartes génétiques et données démographiques. Ce sont là les nouvelles “terres rares” du pouvoir : des informations vitales qui, une fois mises en relation, peuvent servir à entraîner des modèles prédictifs, à orienter des stratégies d’investissement, à anticiper les crises et surtout à sélectionner les personnes et les choses qui comptent. Celui qui détient les données sanitaires de populations entières, aujourd’hui souvent collectées sous le couvert de l’aide, de la recherche ou de l’innovation, détient en réalité un levier structurel sur l’avenir : il peut modeler les besoins et les marchés. Et il peut décider, avant les autres, à qui destiner les médicaments, les investissements et les protections. C’est là que se joue l’un des enjeux moraux les plus urgents de notre époque : transformer la connaissance partagée en bien commun, et non en levier de domination ; rendre aux peuples non seulement les données qui les décrivent, mais aussi la possibilité de décider comment elles seront utilisées, par qui et pour qui. Autrement, l’ère numérique ne sera pas postcoloniale, mais coloniale sous une nouvelle forme.
Les nouvelles formes d’esclavage se nourrissent de chaînes économiques et d’infrastructures numériques. Il faut donc œuvrer dans plusieurs directions : tout d’abord, en renforçant les exigences en matière de transparence des filières qui soutiennent l’industrie technologique et l’économie numérique, afin qu’aucun avantage concurrentiel ne repose sur une exploitation invisible. Deuxièmement, il est nécessaire que les entreprises et les investisseurs adoptent des critères clairs de vérification éthique préventive (due diligence), en incluant parmi leurs priorités la protection des travailleurs, la lutte contre le travail forcé et l’impact social des modèles d’entreprise basés sur les données. En outre, les plateformes numériques doivent être appelées à coopérer de manière responsable avec les autorités et la société civile afin d’empêcher que les outils de communication, de paiement et de ciblage ne deviennent des canaux de recrutement et de contrôle des victimes. Lorsque ces choix convergent, l’environnement numérique peut se transformer d’un espace de prédation en un espace de protection, de prévention et de promotion de la dignité.