Si, en son temps, Léon XIII parlait de « questions nouvelles » ( rerum novarum), nous ne pouvons pas aujourd’hui nous contenter de répéter ses précieux enseignements, mais nous devons demander à Dieu la sagesse nécessaire pour interpréter les grandes tendances de notre époque, en particulier les progrès de la technique. Ces dernières années, il est apparu de plus en plus évident combien la numérisation, l’intelligence artificielle (IA) et la robotique sont en train de transformer rapidement et profondément notre monde. La technique ne doit pas être considérée, en soi, comme une force antagoniste par rapport à la personne : au contraire, elle est enracinée dans notre histoire depuis le commencement, en tant que « réalité profondément humaine, liée à l’autonomie et à la liberté de l’homme ». 5Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 69 : AAS 101 (2009), p. 702. Au fil des siècles, le développement technologique a contribué à une amélioration significative des conditions de vie de l’humanité ; en même temps, chaque étape du progrès a également révélé la face ambiguë d’outils susceptibles de causer du tort lorsqu’ils ne sont pas mis au service du bien. Cependant aujourd’hui, nous sommes confrontés à une situation nouvelle, où la puissance et l’omniprésence des technologies émergentes s’inscrivent dans le tissu de la vie quotidienne, façonnent les processus décisionnels et marquent profondément l’imaginaire collectif. Auparavant, « jamais l’humanité n’avait eu autant de pouvoir sur elle-même ». 6François, Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 104 : AAS 107 (2015), p. 888. Les nouvelles technologies ouvrent un horizon étendu vers des directions que, bien qu’intuitives, nous ne pouvons pas encore pleinement prévoir. Cela rend plus complexe l’évaluation de leur impact et de leurs effets à long terme sur la dignité des personnes et sur le bien commun.
Maintenant c’est à nous de relever avec lucidité et responsabilité les défis de notre époque. Il est nécessaire d’adopter des instruments réglementaires adaptés, capables de préserver la justice et de limiter les effets perturbateurs du pouvoir technologique. Mais la question ne se limite pas à la réglementation. Comme l’a souligné le Pape François, il faut se demander avec réalisme qui détient aujourd’hui ce pouvoir et à quelles fins il l’utilise : « Nous ne pouvons pas ignorer que l’énergie nucléaire, la biotechnologie, l’informatique, la connaissance de notre propre ADN et d’autres capacités que nous avons acquises […] donnent à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier ». 7Ibid. Par le passé, c’étaient surtout les États qui guidaient et orientaient l’innovation. Aujourd’hui, en revanche, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun.
C’est pourquoi il faut engager un discernement commun capable de s’enraciner dans les fondements spirituels et culturels des transformations en cours. Si nous nous limitons aux aléas du moment, nous risquons de laisser la succession des urgences décider à notre place de la direction à prendre. Nous vivons une phase de transition rapide, un “tournant historique”, où – tandis que certains se disputent l’avenir des nouvelles technologies et que d’autres s’attachent à y réfléchir – la plupart des personnes restent dans l’expectative, observent de loin et espèrent simplement que tout ira pour le mieux. C’est précisément pour cette raison que des questions décisives s’imposent à notre conscience, questions auxquelles on ne peut plus échapper : où allons-nous ? Vers quel but souhaitons-nous nous orienter ? Quelle direction choisir en tant que communauté humaine et en tant que peuples ?