Le principe de subsidiarité naît de la même vision de la personne qui a guidé notre réflexion sur la dignité et le bien commun. Si tout homme, et toute femme, est appelé à devenir acteur de sa propre vie et à participer à la construction de la société, alors l’organisation sociale doit elle aussi respecter et favoriser cette responsabilité. La Doctrine sociale de l’Église appelle “subsidiarité” le principe selon lequel ce que les personnes, les familles, les communautés locales et les corps intermédiaires peuvent faire ne doit pas être assumé par des instances supérieures. Les institutions de niveau supérieur doivent reconnaître, protéger et promouvoir la liberté et la créativité des niveaux inférieurs, en coordonnant leurs contributions afin qu’elles coopèrent efficacement au bien commun. 91Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n. 187.
Depuis les débuts du Magistère social moderne, à partir de Léon XIII, l’Église a insisté sur le fait que ni la personne ni la famille ne doivent être absorbées par l’État, mais qu’elles doivent être laissées libres d’agir, dans la mesure du possible, sans nuire au bien commun. 92Cf. Léon XIII, Lett. enc. Rerum Novarum (15 mai 1891), n. 26 : AAS 23 (1890-1891), p. 656. Saint Jean-Paul II a repris et approfondi cette perspective, en rappelant que la communauté politique est au service de la société civile et que l’État doit veiller au bien commun, en intervenant lorsque cela est nécessaire, mais sans se substituer de manière stable à la responsabilité des corps intermédiaires et des réalités sociales. 93Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai 1991), n. 11 : AAS 83 (1991), pp. 806-807. La subsidiarité ne justifie pas le désengagement de l’État, mais oriente son action : l’intervention publique est précisément nécessaire pour permettre à tous les acteurs sociaux d’accomplir leur mission sans être écrasés. Il appartient à la communauté politique de créer les conditions permettant aux personnes, aux familles, aux associations et aux corps intermédiaires de réaliser leur vocation sociale, sans être remplacés ou réduits à de simples exécutants. 94Cf. ibid.
Ce principe encourage à dépasser toute forme de gestion paternaliste ou d’assistanat de la vie sociale, en favorisant un style de coresponsabilité : un État qui valorise l’initiative des citoyens, une société civile capable de tisser des liens et de susciter des énergies au service du bien commun. Dans une logique de subsidiarité, les choix sont pris au niveau le plus proche possible des personnes concernées, en valorisant la vie associative de sorte que le peuple ne se trouve pas face à des décisions déjà prises, mais puisse participer à leur élaboration. Là où les familles, les associations, les communautés locales, les réalités du volontariat et du secteur tertiaire sont reconnues et soutenues, la vie sociale se rapproche des personnes, les services sont plus attentifs aux besoins réels, les réponses plus créatives et respectueuses de la dignité de chacun. 95Cf. ibid., n. 48 : AAS 83 (1991), pp. 852-854.
Le principe de subsidiarité s’applique de manière particulière dans le contexte de la révolution numérique. Ici, le niveau supérieur n’est pas l’État, mais chaque grand acteur économique et technologique exerçant un pouvoir de fait sur les conditions de la vie en communauté. Le niveau qui concentre les compétences, les données et le pouvoir décisionnel est constitué d’entreprises et de plateformes définissant les conditions d’accès, les règles de visibilité, les formes de relation et même les opportunités économiques. La subsidiarité exige que ces processus ne soient pas imposés d’en haut de façon opaque et unilatérale, mais qu’ils soient orientés vers le bien commun à travers la transparence, la responsabilité et des formes réelles de participation (contrôles indépendants, transparence sur les algorithmes, accès équitable aux données, dispositifs de recours). 96Cf. François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 169 : AAS 112 (2020), p. 1028.
Dans ce contexte, les États et les institutions supranationales sont appelés à garantir des règles justes et des protections efficaces, afin que les communautés locales, les corps intermédiaires, les écoles, les universités, les réalités ecclésiales et associatives puissent avoir leur mot à dire et contribuer au discernement sur les choix qui affectent la vie des personnes : travail, accès aux services, gestion des données et environnements numériques. Dans les choix relatifs aux flux économiques et aux plateformes numériques, dans la gouvernance des données et des algorithmes, on ne peut permettre que seuls quelques acteurs orientent les processus, il faut au contraire construire des formes de coopération qui respectent les différents niveaux de la communauté mondiale et les rendent co-responsables du bien commun. 97Cf. ibid., n. 168 : AAS 112 (2020), pp. 1027-1028.