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Magnifica Humanitas

MH · Léon XIV · 2026 · FR · 245 paragraphes · vatican.va ↗

Ce n’est pas mon intention de proposer ici une analyse sur l’intelligence artificielle, ni de s’attarder sur une bibliographie désormais très abondante ; il existe déjà des contributions faisant autorité, y compris dans le domaine ecclésial, auxquelles il est possible de se référer. 123Cf. Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025) : AAS 117 (2025), pp. 159-210 ; François, Message pour la 57e Journée Mondiale de la Paix (8 décembre 2023) : AAS 116 (2024), pp. 54-64 ; Id., Message pour la 58e Journée Mondiale des Communications Sociales (24 janvier 2024) : AAS 116 (2024), pp. 261-266 ; Id., Discours à la Session du G7 sur l’intelligence artificielle. “Un outil fascinant et redoutable” (14 juin 2024) : AAS 116 (2024), pp. 866.875 ; Commission Théologique Internationale, Quo vadis, humanitas ? Réfléchir à l’anthropologie chrétienne face à certains scénarios sur l’avenir de l’humanité (9 février 2026) ; Message pour la 60e Journée Mondiale des Communications Sociales (24 janvier 2026) : L’Osservatore Romano, 24 janvier 2026, pp. 2-3. Je me limiterai à rappeler quelques éléments essentiels pour un discernement moral et social qui préserve le primat de la personne, afin que ce soit toujours l’intelligence humaine, avec sa conscience et sa liberté, qui guide les innovations techniques et en établisse avec responsabilité l’usage et les limites.

Il convient de formuler deux remarques préliminaires : la première est que toute affirmation concernant l’IA risque de devenir rapidement obsolète, compte tenu de la vitesse impressionnante à laquelle ces systèmes évoluent. La seconde est que nous tous, y compris ceux qui les conçoivent, en savons peu sur leur fonctionnement réel. Les intelligences artificielles modernes sont en effet davantage “cultivées ” que “construites” : les développeurs n’en conçoivent pas directement chaque détail, mais créent une architecture sur laquelle l’IA “se développe”. En conséquence, des aspects scientifiques fondamentaux – tels que les représentations internes et les processus computationnels de ces systèmes – restent pour l’instant inconnus. Il en résulte donc l’urgence d’un double engagement : d’une part, un approfondissement de la recherche scientifique ; d’autre part, un exercice de discernement moral et spirituel.

Il n’est pas possible de donner une définition univoque et complète de l’IA. Ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il faut éviter l’erreur consistant à assimiler cette intelligence à l’intelligence humaine. Ces systèmes imitent certaines fonctions de l’intelligence humaine. Ce faisant, ils la surpassent souvent en termes de vitesse et d’ampleur de calcul, offrant des avantages concrets dans de nombreux domaines. Et pourtant, cette puissance reste exclusivement liée au traitement des données : les prétendues intelligences artificielles ne vivent pas d’expérience, ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne mûrissent pas dans la relation, ne savent pas de l’intérieur ce que signifient l’amour, le travail, l’amitié, la responsabilité. Elles n’ont pas de conscience morale : elles ne jugent pas le bien et le mal, ne saisissent pas le sens ultime des situations, n’assument pas le poids des conséquences. Elles peuvent imiter des langages, des comportements, des évaluations, elles peuvent simuler de l’empathie ou de la compréhension, mais elles ne comprennent pas ce qu’elles produisent, car elles n’habitent pas l’horizon affectif, relationnel et spirituel dans lequel l’humain devient sage. Même lorsque ces outils sont présentés comme capables d’“apprendre”, leur manière de le faire diffère de celle de l’être humain. Il ne s’agit pas de l’expérience de celui qui se laisse façonner par la vie et grandit au fil du temps à travers ses choix, ses erreurs, le pardon et la fidélité ; il s’agit plutôt d’une adaptation statistique à partir de données et de résultats qui peut s’avérer très efficace, mais qui n’implique pas de croissance intérieure. Une aide précieuse qui requiert de l’attention

À la lumière de ce que nous venons de dire, nous pouvons mieux comprendre pourquoi l’IA peut être une aide précieuse tout en nécessitant une approche mesurée et vigilante. Ces dernières années, son utilisation à des fins privées s’est considérablement développée et de nombreuses voix s’élèvent pour réfléchir aux opportunités et aux risques liés à sa diffusion rapide. Dans un usage personnel, trois aspects en particulier doivent être pris en compte : la facilité d’obtenir un résultat, l’impression d’objectivité et la simulation de la communication humaine. La rapidité et la simplicité avec lesquelles il est possible d’obtenir des indications, des élaborations complexes, des contenus médiatiques et des formes d’assistance concrète simplifient nos vies, mais peuvent aussi nous habituer à trop déléguer et à rechercher des réponses immédiates, affaiblissant notre jugement personnel et notre créativité. L’impression d’objectivité que les réponses et les propositions de ces systèmes peuvent susciter risque de nous faire oublier qu’elles reflètent les paramètres culturels de ceux qui les ont conçus et formés, avec toutes leurs qualités et leurs défauts. L’imitation artificielle d’une communication humaine positive – paroles de conseil, d’empathie, d’amitié, d’amour – peut s’avérer gratifiante et même utile, mais chez des utilisateurs peu avertis, elle peut induire en erreur et donner l’illusion d’être en relation avec un sujet personnel authentique. Lorsque la parole est simulée, elle ne construit pas une relation, mais son apparence. L’imitation artificielle de la relation de soins ou d’accompagnement peut devenir dangereuse lorsqu’elle s’insinue dans un contexte pauvre en relations et en affections réelles : le risque n’est alors pas tant qu’une personne croie parler à une autre personne, mais qu’elle perde le désir même de rechercher véritablement l’autre.

En élargissant notre regard sur le recours à l’IA dans nos sociétés, nous constatons qu’elle est désormais présente dans les processus décisionnels dans tous les domaines et à différents niveaux : dans la communication, la gestion, le contrôle. Les avantages en termes d’efficacité et le potentiel d’amélioration de certains services sont évidents ; cependant, une adoption rapide et sans discernement nous expose à divers risques, notamment celui de sous-estimer son impact environnemental. Les systèmes d’IA actuels nécessitent de grandes quantités d’énergie et d’eau, ils ont un impact significatif sur les émissions de dioxyde de carbone et consomment des ressources de manière intensive. Avec l’augmentation de la complexité, notamment dans les grands modèles linguistiques, les besoins en puissance de calcul et en capacité de stockage augmentent également, s’appuyant sur un ensemble de machines, de câbles, de centres de données et d’infrastructures énergivores. C’est pourquoi il est essentiel de développer des solutions technologiques plus durables afin de réduire l’impact sur l’environnement et de prendre soin de notre Maison commune. 124Cf. Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025), n. 96 : AAS 117 (2025), p. 201. Responsabilité, transparence et gouvernance de l’IA

L’utilisation de l’IA n’est jamais un fait purement technique : lorsqu’elle intervient dans des processus qui ont une incidence sur la vie des personnes, elle touche aux droits, aux opportunités, à la réputation et à la liberté. Des décisions délicates qui touchent au travail, au crédit, à l’accès aux services et à la réputation des personnes risquent d’être entièrement confiées à des systèmes automatisés qui ne connaissent pas « la compassion, la miséricorde, le pardon et, surtout, l’ouverture à l’espérance d’un changement de la personne », 125François, Discours aux participants à la rencontre des « Minerva Dialogues » organisée par le Dicastère pour la Culture et l’Éducation (27 mars 2023) : AAS 115 (2023), p. 465. et peuvent ainsi engendrer de nouvelles formes d’exclusion. Il peut y avoir des utilisations manifestement inhumaines, comme la manipulation de l’information ou la violation de la vie privée, mais il peut aussi y avoir un danger moins évident, lorsque les systèmes d’IA, se présentant comme neutres et objectifs, reflètent et renforcent les stéréotypes ou les positions idéologiques de ceux qui les ont conçus et formés.

Confier, dans les faits, à un algorithme le pouvoir de sélectionner qui mérite et qui ne mérite pas sans que personne n’assume plus le poids de cette décision, revient à lui confier la tâche de redéfinir les limites des possibilités humaines. Ce qui fait défaut dans ce processus, ce n’est pas seulement l’empathie envers l’exclu, qui peut être imitée artificiellement, mais la responsabilité politique, car l’écartement des plus faibles est revêtu de neutralité et d’objectivité, face auxquelles il est impossible de protester. Ainsi, l’injustice devient silencieuse, et la compassion, la miséricorde et le pardon, non pas comme de simples apparences, mais comme des gestes politiques disparaissent de l’horizon.

Il en découle une conséquence simple mais incontournable : nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre. En réalité, tout dispositif technique implique des choix et des priorités : ce qu’il mesure, ce qu’il ignore, ce qu’il optimise, et la manière dont il classe les personnes et les situations. Si un système est conçu ou utilisé de manière à traiter certaines vies comme moins dignes ou à les exclure sans possibilité d’appel, il ne s’agit pas d’un simple instrument “à bien utiliser” ; il introduit déjà un critère qui contredit la dignité inaliénable de la personne. C’est pourquoi le discernement éthique ne peut se limiter à se demander si nous utilisons un certain système à des fins bonnes ou mauvaises, mais doit également s’interroger sur la manière dont il est conçu et sur la conception de la personne et de la société qui est inscrite dans les données et les modèles qui le guident. 126Cf. Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025), n. 41 : AAS 117 (2025), p. 178.

Pour que l’IA respecte la dignité humaine et serve véritablement le bien commun, il est essentiel que les responsabilités soient clairement définies à chaque étape : depuis ceux qui conçoivent et programment les systèmes jusqu’à ceux qui les utilisent ou ceux qui décident de leur confier des choix concrets. Cependant, dans de nombreux cas, les processus internes qui mènent à un résultat peuvent manquer de transparence, ce qui rend plus difficile l’attribution des responsabilités et la correction des erreurs. C’est là que la responsabilité devient décisive, à savoir la possibilité d’identifier qui doit “rendre compte” des décisions, les motiver, les contrôler et, si nécessaire, les contester et réparer les dommages qui en dérivent. 127Cf. ibid., nn. 44-45 : AAS 117 (2025), pp. 179-180.

Appeler à la prudence, à des contrôles rigoureux et parfois même à un ralentissement dans l’adoption de l’IA ne signifie pas être contre le progrès, mais faire preuve d’une attention responsable envers la famille humaine. Cette exigence est d’autant plus urgente qu’il existe souvent un déséquilibre entre la vitesse du développement technologique et le rythme auquel se développent les consciences, les normes, les contrôles et les institutions capables d’en réguler les effets. Il ne suffit pas d’invoquer de façon générale l’éthique : il faut des cadres juridiques adéquats, une surveillance indépendante, l’éducation des utilisateurs, une politique qui n’abdique pas son devoir. Autrement le changement ne sera régi que par des logiques technocratiques et présenté comme nécessaire et inévitable, finissant par imposer des règles dictées par ceux qui possèdent les données, les infrastructures et les capacités de calcul.

Nous ne pouvons pas nous contenter d’invoquer la moralisation de la machine, ce qu’on appelle “l’alignement” de l’IA sur les valeurs humaines, sans avoir le courage de poser une condition supplémentaire : la possibilité de débattre du code éthique à utiliser, en le soumettant à des critères de justice sociale partagés. Sans cela ceux qui contrôlent l’IA imposeront leur propre vision morale qui deviendra l’infrastructure invisible des systèmes. Une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes. Il faut une politique plus présente, capable de ralentir là où tout s’accélère et de protéger les espaces où les communautés peuvent encore participer et s’interroger.

En effet, comme c’est le cas pour toute grande avancée technologique, l’IA tend surtout à renforcer le pouvoir de ceux qui disposent déjà de ressources économiques, de compétences et de l’accès aux données. À la lumière du bien commun et de la destination universelle des biens, ce phénomène suscite de sérieuses préoccupations : de petits groupes très influents peuvent orienter l’information et la consommation, conditionner les processus démocratiques et influencer les dynamiques économiques à leur avantage, en contradiction avec la justice sociale et la solidarité entre les peuples. C’est pourquoi il est indispensable que l’utilisation de l’IA – surtout lorsqu’elle touche aux biens publics et aux droits fondamentaux – s’accompagne de critères clairs et de contrôles effectifs, inspirés de la participation et de la subsidiarité : les communautés et les corps intermédiaires ne peuvent être réduits à de simples destinataires de décisions prises ailleurs, mais doivent pouvoir contribuer au discernement et à la vigilance. En outre, la propriété des données ne peut être confiée uniquement à des acteurs privés, mais doit être réglementée. Elles sont le fruit de la contribution de nombreux acteurs et ne peuvent être vendues ou confiées à quelques-uns. Une créativité capable de les gérer comme un bien commun ou collectif est nécessaire, dans une logique de partage, comme le suggérait déjà saint Jean-Paul II à propos des biens collectifs. 128Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai 1991), n. 40 : AAS 83 (1991), p. 843.

Les principes de la Doctrine sociale nous aident à lire cette nouvelle réalité. Dans un monde où quelques sujets concentrent les données, les ressources informatiques et le pouvoir réglementaire, parler de bien commun signifie démasquer cette nouvelle asymétrie épistémique, économique et politique, en dénonçant les nouveaux monopoles de l’IA. Parler de destination universelle des biens signifie trouver des moyens d’assurer l’accès universel aux technologies et à la formation. Parler de subsidiarité exige de protéger la capacité des communautés à choisir et à corriger, sans reléguer leur intervention à un simple rôle de surveillance, une fois que les normes ont été établies ailleurs. Parler de solidarité oblige à reconnaître le travail invisible, souvent exploité, qui alimente les modèles algorithmiques. Parler de justice impose de s’interroger sur les géographies du pouvoir définissant qui peut entraîner les modèles et qui n’est qu’objet d’entraînement, et de reconnaître que la justice sociale n’est pas seulement un objectif à protéger après l’adoption des technologies, mais une condition préalable à mettre en œuvre dès leur conception.

Je voudrais enfin employer un mot qui me tient à cœur : “désarmer”. Désarmer l’IA, c’est la soustraire à la logique de la compétition armée qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive. C’est la course à l’algorithme le plus performant et à la banque de données la plus vaste dans le but de consolider un avantage géopolitique ou commercial sur tous les autres. Désarmer, c’est rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner. Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain. Cela signifie la soustraire aux monopoles, la rendre discutable, contestable, et donc habitable, en la restituant à la pluralité des cultures humaines et des formes de vie. La tâche, aujourd’hui, n’est pas seulement éthique ou technique : elle est écologique au sens le plus radical, car elle met en jeu une nouvelle dimension de notre Maison commune. L’IA est déjà un environnement dans lequel nous sommes immergés et un pouvoir avec lequel nous devons composer. C’est pourquoi il ne suffit pas de la réglementer : elle doit être désarmée et rendue accessible.

J’adresse un appel particulier à ceux qui développent les intelligences artificielles. L’innovation technologique peut être, d’une certaine manière, une forme humaine de participation à l’acte divin de la création. Les développeurs portent donc une responsabilité éthique et spirituelle particulière, car chaque choix de conception exprime une vision de l’humanité. Tout comme l’auteur d’une œuvre artistique ou littéraire est tenu de prendre en compte les valeurs qu’elle exprime, ils sont appelés à traiter avec le sérieux qui s’impose les valeurs qu’ils insufflent à leurs projets : avec transparence, avec responsabilité envers les communautés impliquées et en veillant à vérifier que ce qui est cultivé est véritablement un bien.

Notes

  1. 123. Cf. Dicastère pour la Doctrine de la Foi –Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025) : AAS 117 (2025), pp. 159-210 ;François, Message pour la 57e Journée Mondiale de la Paix (8 décembre 2023) : AAS 116 (2024), pp. 54-64 ;Id., Message pour la 58e Journée Mondiale des Communications Sociales (24 janvier 2024) : AAS 116 (2024), pp. 261-266 ;Id., Discours à la Session du G7 sur l’intelligence artificielle. “Un outil fascinant et redoutable” (14 juin 2024) : AAS 116 (2024), pp. 866.875 ;Commission Théologique Internationale, Quo vadis, humanitas ? Réfléchir à l’anthropologie chrétienne face à certains scénarios sur l’avenir de l’humanité (9 février 2026) ;Message pour la 60e Journée Mondiale des Communications Sociales (24 janvier 2026) : L’Osservatore Romano, 24 janvier 2026, pp. 2-3.
  2. 124. Cf. Dicastère pour la Doctrine de la Foi –Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025), n. 96 : AAS 117 (2025), p. 201.
  3. 125. François, Discours aux participants à la rencontre des « Minerva Dialogues » organisée par le Dicastère pour la Culture et l’Éducation (27 mars 2023) : AAS 115 (2023), p. 465.
  4. 126. Cf. Dicastère pour la Doctrine de la Foi –Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025), n. 41 : AAS 117 (2025), p. 178.
  5. 127. Cf. ibid., nn. 44-45 : AAS 117 (2025), pp. 179-180.
  6. 128. Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai 1991), n. 40 : AAS 83 (1991), p. 843.