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L'interprétation de la Bible dans l'Église

IBE · Commission biblique pontificale · 1993 · FR · 323 paragraphes · laici.op.org ↗

A vrai dire, l'analyse rhétorique n'est pas en elle-même une méthode nouvelle. Ce qui est nouveau, c'est, d'une part, son utilisation systématique pour l'interprétation de la Bible et, d'autre part, la naissance et le développement d'une "nouvelle rhétorique".

La rhétorique est l'art de composer des discours persuasifs. Du fait que tous les textes bibliques sont à quelque degré des textes persuasifs, une certaine connaissance de la rhétorique fait partie de l'équipement normal des exégètes. L'analyse rhétorique doit être menée de façon critique, car l'exégèse scientifique est une entreprise qui se soumet nécessairement aux exigences de l'esprit critique.

Beaucoup d'études bibliques récentes ont accordé grande attention à la présence de la rhétorique dans l'Écriture. On peut distinguer trois approches différentes. La première se base sur la rhétorique classique gréco-latine; la deuxième est attentive aux procédés sémitiques de composition; la troisième s'inspire des recherches modernes qu'on appelle "nouvelle rhétorique".

Toute situation de discours comporte la présence de trois éléments: l'orateur (ou l'auteur), le discours (ou le texte) et l'auditoire (ou les destinataires). La rhétorique classique distingue, en conséquence, trois facteurs de persuasion qui contribuent à la qualité d'un discours: l'autorité de l'orateur, l'argumentation du discours et les émotions qu'il suscite dans l'auditoire. La diversité des situations et des auditoires influe grandement sur la façon de parler. La rhétorique classique, depuis Aristote, admet la distinction de trois genres d'éloquence: le genre judiciaire (devant les tribunaux), le délibératif (dans les assemblées politiques), le démonstratif (dans les célébrations).

Constatant l'énorme influence de la rhétorique dans la culture hellénistique, un nombre croissant d'exégètes utilise les traités de rhétorique classique pour mieux analyser certains aspects des écrits bibliques, surtout de ceux du Nouveau Testament.

D'autres exégètes concentrent leur attention sur les traits spécifiques de la tradition littéraire biblique. Enracinée dans la culture sémitique, celle-ci manifeste un goût prononcé pour les compositions symétriques, grâce auxquelles des rapports sont établis entre les divers éléments du texte. L'étude des multiples formes de parallélisme et d'autres procédés sémitiques de composition doit permettre de mieux discerner la structure littéraire des textes et d'aboutir ainsi à une meilleure compréhension de leur message.

Prenant un point de vue plus général, la "nouvelle rhétorique" veut être autre chose qu'un inventaire des figures de style, des artifices oratoires et des espèces de discours. Elle recherche pourquoi tel usage spécifique du langage est efficace et arrive à communiquer une conviction. Elle se veut "réaliste", refusant de se limiter à la simple analyse formelle. Elle donne à la situation du débat l'attention qui lui est due. Elle étudie le style et la composition en tant que moyens d'exercer une action sur l'auditoire. A cette fin, elle met à profit les apports récents de disciplines comme la linguistique, la sémiotique, l'anthropologie et la sociologie.

Appliquée à la Bible la "nouvelle rhétorique " veut pénétrer au coeur du langage de la révélation en tant que langage religieux persuasif et mesurer son impact dans le contexte social de la communication.

Parce qu'elles apportent un enrichissement à l'étude critique des textes, les analyses rhétoriques méritent beaucoup d'estime, surtout dans leurs approfondissements récents. Elle réparent une négligence qui a duré longtemps et font découvrir ou mettent en meilleure lumière des perspectives originales.

La "nouvelle rhétorique" a raison d'attirer l'attention sur la capacité persuasive et convaincante du langage. La Bible n'est pas simplement énonciation de vérités. C'est un message doté d'une fonction de communication dans un certain contexte, un message qui comporte un dynamisme d'argumentation et une stratégie rhétorique.

Les analyses rhétoriques ont cependant leurs limites. Lorsqu'elles se contentent d'être descriptives leurs résultats n'ont souvent qu'un intérêt stylistique. Fondamentalement synchroniques, elles ne peuvent prétendre constituer une méthode indépendante qui se suffirait à elle-même. Leur application aux textes bibliques soulève plus d'une question: les auteurs de ces textes appartenaient-ils aux milieux les plus cultivés? Jusqu'à quel point ont-ils suivi les règles de la rhétorique pour composer leurs écrits? Quelle rhétorique est plus pertinente pour l'analyse de tel écrit déterminé: la gréco-latine ou la sémitique? Ne risque-t-on pas d'attribuer à certains textes bibliques une structure rhétorique trop élaborée? Ces questions et d'autres pas ne doivent pas dissuader d'employer ce genre d'analyse; elles invitent seulement à ne pas y recourir sans discernement.