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L'interprétation de la Bible dans l'Église

IBE · Commission biblique pontificale · 1993 · FR · 323 paragraphes · laici.op.org ↗

Le problème de l'interprétation de la Bible n'est pas une invention moderne, comme on voudrait parfois le faire croire. La Bible elle-même atteste que son interprétation présente des difficultés. A côté de textes limpides, elle comporte des passages obscurs. En lisant certains oracles de Jérémie, Daniel s'interrogeait longuement sur leur sens (Dn 9,2). Selon les Actes des Apôtres, un Ethiopien du premier siècle se trouvait dans la même situation à propos d'un passage du livre d'Isaïe (Is 53,7-8) et reconnaissait avoir besoin d'un interprète (Ac 8,30-35). La 2e lettre de Pierre déclare "qu'aucune prophétie de l'Écriture n'est affaire d'interprétation privée" (2 P 1,20) et elle observe, d'autre part, que les lettres de l'apôtre Paul contiennent "des passages difficiles, dont les gens ignares et sans formation tordent le sens comme ils le font aussi des autres Écritures, pour leur perdition" (2 P 3,16).

Le problème est donc ancien, mais il s'est accentué avec l'écoulement du temps: désormais, pour rejoindre les faits et dires dont parle la Bible, les lecteurs doivent se reporter presque vingt Ou trente siècles en arrière, ce qui ne manque pas de soulever des difficultés. D'autre part, les questions d'interprétation sont devenues plus complexes dans les temps modernes, du fait des progrès accomplis par les sciences humaines. Des méthodes scientifiques ont été mises au point pour l'étude des textes de l'antiquité. Dans quelle mesure ces méthodes peuvent-elles être considérées comme appropriées à l'interprétation de l'Écriture Sainte? A cette question, la prudence pastorale de l'Église a longtemps répondu de façon très réticente, car souvent les méthodes, malgré leurs éléments positifs, se trouvaient liées à des options opposées à la foi chrétienne. Mais une évolution positive s'est produite, marquée par toute une série de documents pontificaux, depuis l'encyclique Providentissimus Deus de Léon XII (18 nov. 1893) jusqu'à l'encyclique Divino Afflante Spiritu de Pie XII (30 sept. 1943), et elle a été confirmée par la déclaration Sancta Mater Ecclesia (21 avr. 1964) de la Commission Biblique Pontificale et surtout par la Constitution Dogmatique Dei Verbum du Concile Vatican II (18 nov. 1965).

La fécondité de cette attitude constructive s'est manifestée d'une manière indéniable. Les études bibliques ont pris un essor remarquable dans l'Église catholique et leur valeur scientifique a été reconnue de plus en plus dans le monde des savants et parmi les fidèles. Le dialogue oecuménique en a été considérablement facilité. L'influence de la Bible sur la théologie s'est approfondie et a contribué au renouveau théologique. L'intérêt pour la Bible a augmenté parmi les catholiques et a favorisé le progrès de la vie chrétienne. Tous ceux qui ont acquis une formation sérieuse en ce domaine estiment désormais impossible de retourner à un stade d'interprétation précritique, qu'ils jugent, non sans raison, nettement insuffisant. Mais au moment même où la méthode scientifique la plus répandue, - la méthode "historico-critique", - est pratiquée couramment en exégèse, y compris dans l'exégèse catholique, cette méthode se trouve remise en question: d'une part, dans le monde scientifique lui-même, par l'apparition d'autres méthodes et approches, et, d'autre part, par les critiques de nombreux chrétiens, qui la jugent déficiente du point de vue de la foi. Particulièrement attentive, comme son nom l'indique, à l'évolution historique des textes ou des traditions à travers le temps - ou diachronie -, la méthode historico-critique se trouve actuellement concurrencée, dans certains milieux , par des méthodes qui insistent sur une compréhension synchronique des textes, qu'il s'agisse de leur langue, de leur composition, de leur trame narrative ou de leur effort de persuasion. Par ailleurs, au souci qu'ont les méthodes diachroniques de reconstituer le passé se substitue chez beaucoup une tendance à interroger les textes en les plaçant dans des perspectives du temps présent, d'ordre philosophique, psychanalytique, sociologique, politique, etc. Ce pluralisme de méthodes et d'approches est apprécié par les uns comme un indice de richesse, mais à d'autres donne l'impression d'une grande confusion. Réelle ou apparente, cette confusion apporte de nouveaux arguments aux adversaires de l'exégèse scientifique. Le conflit des interprétations manifeste, selon eux, qu'on ne gagne rien à soumettre les textes bibliques aux exigences des méthodes scientifiques, mais qu'au contraire, on y perd beaucoup. Ils soulignent que l'exégèse scientifique a pour résultat de provoquer la perplexité et le doute sur d'innombrables points qui, jusqu'alors, étaient admis paisiblement; qu'elle pousse certains exégètes à prendre des positions contraires à la foi de l'Église sur des questions de grande importance, comme la conception virginale de Jésus et ses miracles, et même sa résurrection et sa divinité.

Même lorsqu'elle n'aboutit pas à de telles négations, l'exégèse scientifique se caractérise, selon eux, par sa stérilité en ce qui concerne le progrès de la vie chrétienne. Au lieu de permettre un accès plus facile et plus sûr aux sources vives de la Parole de Dieu, elle fait de la Bible un livre fermé, dont l'interprétation toujours problématique requiert des raffinements de technicité , qui en font un domaine réservé à quelques spécialistes. A ceux-ci, certains appliquent la phrase de l'Evangile: "Vous avez pris la clé de la connaissance; vous-mêmes n'êtes pas entrés et ceux qui entraient, vous les en avez empêchés" (Lc 11,52; cf Mt 23,13).

En conséquence, au patient labeur de l'exégèse scientifique on estime nécessaire de substituer des approches plus simples, comme telle ou telle des pratiques de lecture synchronique, que l'on considère comme suffisante, ou même, renonçant à toute étude, on préconise une lecture de la Bible dite "spirituelle", entendant par là une lecture uniquement guidée par l'inspiration personnelle subjective et destinée à nourrir cette inspiration. Certains cherchent surtout dans la Bible le Christ de leur vision personnelle et la satisfaction de leur religiosité spontanée. D'autres prétendent y trouver des réponses directes à toutes sortes de questions, personnelles ou collectives. Nombreuses sont les sectes qui proposent comme seule vraie une interprétation dont elles affirment avoir eu la révélation.